Un pouvoir aux abois montre ses dents

Article paru dans l’Épisode cévenol numéro 16.

Depuis quelques années, le pouvoir est sur la défensive. « Pardon », direz vous, sur la défensive ? Qu’en est-il de ces lois liberticides, ces mesures anti-sociales et de la répression tous azimuts ? Absurde, cette affirmation au vu des derniers développements en particulier depuis l’avènement de l’ère Macron ?

Le jeune président « moderne », startuper dynamique, partisan du « en même temps » ni de gauche, ni de droite culbute dans un autoritarisme qui ravirait pour ne pas dire séduirait l’extrême droite. D’aucuns disent que le motif de ce revirement (en est-il un?) serait motivé par la soif de pouvoir à 18 mois des prochaines présidentielles. Il lui avait fallu dompter la gauche pour ratisser ensuite à droite et très à droite. Il miserait sur le duel avec Le Pen. Cependant, cette assertion n’explique pas tout. Pourquoi prendre le risque de créer le vide à gauche qui pourrait être comblé, notamment par un Mélenchon ? Pourquoi se mettre à dos de plus en plus de « marcheurs » qui ne le suivent plus dans sa dérive autoritaire? Pourquoi provoquer l’ire de tous les croyants quel qu’en soit le culte avec la fameuse loi sur le « séparatisme » ?

Rappelons que suite aux attentats de janvier 2015, les dispositions de l’état d’urgence sécuritaire largement inspirées de la loi de 1955 édictée durant la guerre d’Algérie, ont été intégrées dans le droit commun (restriction de la circulation, fouilles et palpations sur instruction du préfet ; fermeture des lieux de culte ; assignation à résidence ; perquisitions administratives ; surveillance des déplacements et des communications ; etc.). L’exception a été érigée en norme. Avec la pandémie, un nouvel état d’urgence, cette fois-ci appelé sanitaire, est imposé. Prorogé plusieurs fois, cet état se banalise, notamment en matière de restrictions de mouvements (autorisations de sortie, couvre-feu,…).

Mais comme si cette situation d’exception ne suffisait pas, une batterie de lois accompagne un discours de plus en plus ouvertement autoritaire et raciste. La dernière en date, la loi dite de sécurité globale n’était pas encore passée devant le parlement que les flics se sont vu poussés des ailes et s’en sont donné à cœur joie lors du démantèlement d’un camp symbolique de migrants sur la place de la République à Paris ou contre un producteur de musique noir, tabassé pendant de très longues minutes dans son studio. Son calvaire n’aura pas été vain, la scène, filmée, a suscité un tel tollé que la fameuse loi pourrait être retoquée, en particulier l’article 24 qui de facto interdit de filmer les forces de l’ordre en pleine action. Il va sans dire que le droit commun regorge de suffisamment de dispositions protégeant les flics. En fait cette loi n’est rien d’autre qu’une garantie supplémentaire pour ceux qui vont être amenés à intervenir de plus en plus souvent face aux luttes sociales à venir.

Si la répression touche tout autant les gilets jaunes, les soignants, les syndicalistes et les journalistes, ceux qui subissent systématiquement violences et discriminations (policières, administratives, etc.) – dans une effrayante continuité coloniale – sont les Noirs et les Arabes, les Musulmans ou perçus comme tels. L’ennemi intérieur étant désigné, le cadre idéologique planté lors des discours de Mulhouse le 18 février et aux Mureaux le 2 octobre, il reste à l’ancrer dans un socle juridique : un projet de loi contre le « séparatisme » (rebaptisée loi « confortant les principes républicains ») a été présenté en conseil des ministres le 9 décembre, jour anniversaire de la loi de 1905 ! Le Chef du gouvernement, Jean Castex, tout en se défendant de promulguer une loi « séparatiste » affirme le jour même que « L’ennemi de la République, c’est une idéologie politique qui s’appelle l’islamisme radical » 1.

Toutefois, comme le précise un responsable de la Fédération protestante de France : « Avec ce projet, on est en train de passer d’une laïcité de principe et de droit à une laïcité de combat et d’idéologie » 2. Car si ce sont les Musulmans qui sont prioritairement ciblés, les autres communautés religieuses s’inquiètent à raison. « En touchant à pas moins de quatre lois fondamentales aux libertés publiques, celles de 1881 (liberté de la presse), 1882 (instruction primaire obligatoire), 1905 (séparation de l’Église et de l’État) et 1907 (exercice public des cultes), en renforçant la police des cultes, en étendant les motifs de fermeture des espaces religieux et en alourdissant les régimes de sanctions à l’encontre des associations loi 1901 et 1905, le projet en cours se présente comme l’une des plus importantes tentatives de refonte de la loi de séparation de l’Église et de l’État » 3.

Quant à un politique comme Jean-Luc Mélenchon, qu’on ne peut soupçonner d’affinité religieuse, il met en garde le parlement lors de la présentation du projet de loi : « Vous visez l’Islam et vous le faites sans discernement, en ne tenant pas compte de ce qu’est l’histoire profonde de la France (…) La guerre de religion ne vaudra jamais rien à la France. Trois siècles de guerre entre catholiques et protestants après mille ans de mauvais traitements à l’égard des juifs. Où tout cela nous a mené ? Nulle part ! Jusqu’à la grande loi de 1905 qui dit la seule chose qui vaille : L’Etat ne reconnaît aucune religion ! » 4.Mais voilà que ce fervent adepte de la laïcité se voit aujourd’hui traité d’islamo-gauchiste en résonance à l’infâme formule antisémite de judéo-bolchéviste.

Macron a clairement énoncé aux Mureaux en quoi consiste le séparatisme : « Ce à quoi nous devons nous attaquer, c’est le séparatisme islamiste. (…) Et il y a dans cet islamisme radical, puisque c’est le cœur du sujet, abordons-le et nommons-le, une volonté revendiquée, affichée, une organisation méthodique pour contrevenir aux lois de la République et créer un ordre parallèle, ériger d’autres valeurs, développer une autre organisation de la société, séparatiste dans un premier temps, mais dont le but final est de prendre le contrôle, complet celui-ci. Et c’est ce qui fait qu’on en vient ainsi progressivement à rejeter la liberté d’expression, la liberté de conscience, le droit au blasphème »5. Avec ces propos se profile la thèse du « grand remplacement » chère à de nombreux extrémistes de droite ! Et Darmanin de renchérir : « l’idée était bien de lutter contre le séparatisme principal qu’est l’islam radical »6 . Voilà un glissement sémantique dangereux passant de « séparatisme islamiste » à « islamisme radical » puis « islamisme » et «Islam politique» ou « radical » pour finalement cibler l’Islam. Le Président n’a-t-il pas prétendu que « l’Islam est une religion qui vit une crise aujourd’hui » ? Avant même que la loi ne soit promulguée, plusieurs associations ont d’ores et déjà été dissoutes, parmi lesquelles le Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF), tandis qu’une « action massive et inédite » est lancée contre 76 mosquées soupçonnées de « séparatisme » et menacée de fermeture sans que les critères ne soient explicités.

Que nous répète-t-on ? Attention, la République est en danger ! D’où viendrait la menace ? D’un conglomérat aussi diffus que mouvant constitué de tous les mouvements qui mettraient à mal les fondements de la République « impériale » : les groupes antiracistes, anticolonialistes, Black lives Matter, les islamo-gauchistes, les manifestations contre l’islamophobie et les violences policières et pire ! Imaginez une convergence de ces causes avec d’autres luttes sociales, écologiques, féministes ! L’heure pour l’Etat est au rassemblement républicain autour d’un laïcisme hégémonique et belliqueux. C’est pourquoi dans ce même discours Macron annonce en grande pompe une « reconquête » – qui fait étrangement écho à la Reconquista – des espaces dominés par les Musulmans : « C’est la République qui revient et qui reprend un sens ce qu’on a fait avec les quartiers de reconquête républicaine, avec la police de sécurité du quotidien. » Et la boucle est bouclée, nous revoilà face à la loi de « sécurité globale » qui doit notamment renforcer cette même police. La réponse ne peut être qu’un refus de la politique « séparatiste » que nous impose ce gouvernement et un appel aux convergences de luttes pour nos droits et notre dignité.

Tissa


1. Le Monde, 9 décembre 2020.

2. Lou Syrah, Loi «séparatisme»: un piège pour tous les cultes, Médiapart, 4 décembre 2020

3. Idem.

4. Vous ciblez ENCORE l’islam : hypocrites de la laïcité ! https://www.youtube.com/watch?v=GgAP7wox7Cg

5. https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2020/10/02/la-republique-en-actes-discours-du-president-de-la-republique-sur-le-theme-de-la-lutte-contre-les-separatismes

6. Le Parisien, 6 octobre 2020

This entry was posted in General. Bookmark the permalink.