Le fond de l’air est brun

Commençons par un petit quiz. Une marche aux flambeaux en rangs serrés et pas cadencés a eu lieu récemment, s’agissait-il : a) Du défilé traditionnel du 14 juillet sur les Champs-Élysées, b) De la descente à ski nocturne du pot d’accueil des vacanciers à Courchevel, c) De la manifestation nationaliste-identitaire du C9M (Comité du 9 mai) interdite par la préfecture de Paris et par le tribunal administratif ?

Bingo, réponse c) évidemment ! Malgré son interdiction, la marche organisée chaque année par le mouvement d’extrême-droite du C9M en hommage à un de ses membres décédé en 1994 a bien eu lieu.1 Plusieurs centaines de nostalgiques du III° Reich ont ainsi pu en toute impunité faire la fête autour d’un concert de métal néo-nazi, puis effectuer une procession au flambeau dans la commune résidentielle de Verrières-le-Buisson, au sud de Paris, remplaçant ainsi le parcours initial prévu dans le centre de la capitale. Flambeaux en main, saluts nazis, tambours des jeunesses Hitlériennes, drapeaux suprémacistes…, une ambiance digne des années 1930 ou d’une procession du Ku Klux Klan.

Sûrement, pourrions-nous naïvement imaginer que les autorités n’étaient pas au courant de l’intention des organisateurs de contourner l’interdiction…2 Des riverains choqués ont pourtant bien appelé la police nationale. Le maire s’est d’ailleurs dit « atterré » de cette venue pour le moins déroutante. Selon le quotidien Le Parisien, « la police s’est rendue sur place mais n’a relevé aucun débordement avant de quitter les lieux ». L’apologie des régimes fascistes ne semble donc pas en soi un débordement suffisant aux yeux des autorités… Ni d’ailleurs choquer les médias : si l’interdiction de la manifestation les jours précédents a été largement médiatisée (permettant ainsi de tempérer quelque peu le « deux poids, deux mesures » du gouvernement dans son traitement des « extrêmes »), sa tenue a fait l’objet d’un silence quasi total3.

Pendant ce temps, le « village antifasciste », mobilisation initiée par de nombreuses organisations pour contrer la venue des nervis d’extrême-droite, était placé sous haute surveillance (quadrillage policier des accès à l’événement, verbalisation de journalistes présents sur place). De quoi réellement nous étonner en cette période de fascisation généralisée ? Chacun.e trouvera la réponse… L’heure est au ralliement de la droite à l’extrême-droite, et le gouvernement en place ne fait que renforcer un rapprochement entamé depuis déjà longtemps.

Ainsi, ces derniers mois observe t-on à la fois une répression accrue de toutes les mobilisations et revendications assimilées à la gauche, une imprégnation forte des idées de l’extrême-droite dans le paysage médiatico-politique (tant dans leurs formes « institutionnelles » que « radicales »), et à un renversement total des valeurs. Il est dorénavant possible qu’une minute de silence soit observée pour la mort d’un militant néo-nazi au sein de l’assemblée nationale, alors qu’un hommage rendu à peine deux semaines plus tard par des militants de la CGT le 1er mai à Rennes à l’un de leur camarade décédé est interrompu par l’intervention des forces de l’ordre qui sèment le chaos à coup de tonfa4. Il est possible que les banquets franchouillards et racistes du « Canon français » bénéficient d’une indulgence médiatique (même lorsque quelques centaines de participants se lancent dans les rues de Caen en scandant des propos racistes et homophobes, pour certains le bras tendu), tandis que les organisateurs de free party sont criminalisés et que leurs fêtes se terminent sous les lacrymos5. Il est possible qu’une personne se déclarant ouvertement raciste puisse tirer à la carabine sur des enfants d’un quartier populaire et ressortir du commissariat avec une simple convocation ultérieure. Il est possible d’interdire des conférences sur la Palestine dans les universités, et de réprimer pour « apologie du terrorisme » celles et ceux qui condamnent un génocide.

Ainsi, la gauche deviendrait antisémite, les antifascistes deviendraient les fascistes, les écologistes des terroristes, les migrants des envahisseurs…, et les doctrines de Pétain ou Maurras peuvent être citées sans vergogne sur les plateaux TV du service public. Mais la bataille n’est pas menée que sur le terrain médiatique ou culturel bien sûr. Ce sont aussi les multiples lois sécuritaires votées par des gouvernements de droite comme de gauche depuis des décennies qui conduisent à l’imprégnation des idées d’extrême-droite : l’état d’urgence de 2015 et sa transcription dans le droit commun, les lois répressives sur l’immigration, les lois sur le port du voile ou autres signes d’« appartenance religieuse », la loi séparatisme… et aujourd’hui le projet de loi Yadan ou Riposte.

Rappelons-nous, le fascisme n’arrive jamais seul au pouvoir. Hitler et Mussolini ont été appelés à gouverner par les dirigeants de l’époque (le président Hindenburg en Allemagne, le roi Victor-Emmanuel III en Italie) et leurs mouvements furent pleinement financés par les industriels et grands propriétaires terriens. Ce sont bien les gouvernements de droite alliés aux intérêts bourgeois qui dans les périodes de crise capitaliste (économique, sociale, écologique, politique) choisissent l’option du fascisme pour maintenir leurs intérêts lorsque l’impasse du système qu’ils défendent devient trop flagrante. L’ascension des nouvelles droites radicales partout dans le monde n’est donc ni fortuite, ni un stade ultime du capitalisme, ni le fait d’une « droitisation des esprits », mais bien la conséquence des politiques néolibérales et du racisme structurel entretenus et imposés depuis de trop longues années. Mais elle n’est pas irrémédiable.

Alors, un petit quiz pour conclure. Pour s’opposer à la fascisation en cours, faut-il : a) refuser fermement tout type de discrimination, de racisme, de xénophobie et d’exploitation b), s’opposer au durcissement autoritaire et aux lois répressives c) mettre un terme au néolibéralisme, au pillage post-colonial et aux profits capitalistes ? (plusieurs réponses sont possibles, … et souhaitables).

[Fred]

1 Cette manifestation est l’occasion pour les néo-nazis de toute l’Europe de défiler dans les rues de Paris et affirmer leur propagande. A noter qu’il s’agit de la première fois depuis 2008 que cette marche est interdite.

2 Les néo-nazis étaient pourtant bien présents dès l’après-midi même dans les rues de la capitale. Au moins une agression a d’ailleurs été commise en pleine rue (notamment par un ancien militant du RN) envers un groupe de jeunes gens, dont une femme vivement frappée au visage recevant 5 jours d’ITT, au seul motif qu’ils étaient de « sales gauchos » à leurs yeux. Voir l’article de Daphnée Deschamps sur Streetpress du 13/05/2026.

3Tout comme la descente de 150 hooligans au crâne rasé le 21 mai 2026 dans les rues proches du canal Saint Martin à Paris pendant laquelle les supporters de foot d’ultra-droite s’en sont pris aux passants et ont attaqué un bar faisant 6 blessés dont un grave. Dans la majorité des cas, les agressions commises par l’extrême-droite ne sont que très peu relayées médiatiquement. Voir l’article de Lou Brayet sur Streetpress du 22/05/2026.

4 Voir notamment : « Nantes : la police agresse l’hommage à un syndicaliste récemment décédé » – 2 mai 2026 – Contre-Attaque

5 Voir notamment : « La répression du mouvement Free Party a une histoire » – 7 mai 2026 – Contre-Attaque

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OPA sur la pensée

Le diable a changé d’adresse

Pas un jour ne passe sans que n’apparaisse dans les médias la face insipide de Jordan Bardella. Ses romances, passées, présentes, futures, son code vestimentaire, ses origines, ses prises de parole…Du Jordan Bardella à toutes les sauces, ad nauseam.

Pas un jour ne passe sans qu’un nouveau sondage (1) ne l’annonce vainqueur des élections présidentielles. Ce matraquage s’apparente de plus en plus nettement à une campagne publicitaire dont la droite anticipe l’issue avec des scénarios de désistements annoncés du type « tout sauf LFI », ce qui mécaniquement induit un soutien au candidat d’extrême droite.

Pas un jour ne passe sans que, justement, LFI ne soit dénigré, diabolisé, traité par l’ensemble des partis de l’échiquier politique comme un parti des pestiférés. Quant à la fameuse « diabolisation » du RN, elle a bel et bien sombré aux oubliettes, même si en réalité pour la droite elle n’a jamais été qu’une feinte, une posture électoraliste. Ainsi un RN rajeuni, satiné, banalisé a réussi à s’introduire dans le cercle des gens fréquentables, le patron du MEDEF va même jusqu’à lui prêter son oreille, au cas où…

Certains se sont vite frotté les mains après la découverte de « drogue de synthèse » dans les effets de Rima Hassan. Quelle aubaine pour les « Rataillon » (2) et autres fachos qui se sont empressés de piétiner avec délectation une élue LFI, Mais voilà qu’il s’agissait d’une substance légale. Dommage ! Rima Hassan est attendue au tournant de toutes façons, elle coche toutes les cases pour subir l’acharnement des plus médiocres politicards.

Tout cela me rappelle les temps douloureux du Covid. D’ailleurs on évoque bien l’idée d’un « cordon sanitaire ». Autour de qui, au fait ? LFI ou RN ? Les deux, clament en chœur la droite, dont on ne voit guère de ligne de démarcation avec le RN, le centre, la gauche rose pâle … Renvoyez-moi dos à dos tous ces extrémistes ! Sauf que le RN n’est plus considéré comme un parti extrémiste. Un consensus pervers s’est établi : Il n’est plus question désormais que de barrer la route à LFI.

Main basse sur la culture

Actuellement, quatre milliardaires notoires participent à l’assaut du champ culturel : Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé (l’armateur de CMA-CGM détient RMC et BFM TV), Bernard Arnault (produits de luxe, Le Parisien, Les Echos) et Pierre-Edouard Stérin. S’attaquant à la racine, les trois premiers compères ont racheté, via un consortium l’École supérieure de journalisme de Paris en novembre 2024. L’affaire, considérée comme un précédent, n’a pas suscité beaucoup de réactions dans la presse, et pour cause… Cette école pourra former des journalistes sur mesure, conformes à la vision médiatique de ses actionnaires. Même si la direction s’en défend, il est difficile d’imaginer que compte tenu de ces nouveaux patrons l’enseignement ne sera pas orienté, et les contenus encadrés, voire censurés. Les étudiants sont sélectionnés par l’argent, grâce à des frais de scolarité annuels de 7 600 euros.

La galaxie Bolloré

L’offensive a débuté voici une dizaine d’années lorsque Vincent Bolloré s’est emparé d’Editis, puis de la presse « grand public ». Il lui a suffi d’allonger les millions. En vertu de la règle selon laquelle celui qui possède dirige, Bolloré dispose des pleins pouvoirs sur son tentaculaire fief comme il l’a récemment prouvé avec le limogeage brutal du PDG des éditions Grasset, Pierre Nora. Ce dernier aurait refusé de publier un récit du très réactionnaire cardinal Robert Sarah, proche de Bolloré (3).

Le milliardaire breton ne cache nullement un « projet civilisationnel » derrière ses entreprises. Son empire, qu’il gère avec ses fils, s’étend de Canal+ aux éditions Hachette, Grasset, Fayard, aux manuels scolaires, aux salles de cinéma UGC qu’il ambitionne de détenir à 100% d’ ici 2028, à la presse, JDD, Valeurs Actuelles, Géo, Capital, Voici, Paris-Match… à la télévision, CNews (4), CStar…à la radio Europe1…aux Relay Gare, etc…Les auteurs de droite et d’extrême droite, petits chouchous des éditions Fayard, peuvent se réjouir, leurs livres figurent opportunément en tête de gondole, aux côtés de l’omniprésente presse Bolloré dans les Relay Gare, réseau de vente implanté dans les gares TGV. Cette visibilité de premier choix constitue à la fois une immense manne économique et un puissant vecteur idéologique.

Du rififi entre Canal+ et des professionnels du cinéma

Dans le monde du cinéma, au moment de l’ouverture de la 79e édition du festival de Cannes, la mobilisation s’amorce enfin. Une tribune intitulée « Zapper Bolloré «  signée par 600 professionnels paraît dans Libération puis sur Médiapart. Les signataires dénoncent l’emprise du milliardaire d’extrême droite, alertent des dangers de la concentration des financements sur la création cinématographique. La droite, libéralisme oblige, ne voit pas de problème. Seul un sénateur, apparenté les Républicains plaide pour la nécessité d’un » encadrement » afin d’éviter un « capitalisme débridé » mais salue la réussite de Vincent Bolloré (5). Le directeur de Canal + riposte à la tribune en annonçant le boycott des signataires et confirme ainsi le bien-fondé de leurs inquiétudes.

Le cas Stérin

L’entrepreneur Pierre-Edouard Stérin (ses sentiments patriotiques ne l’ont pas empêché de s’exiler en Belgique pour fuir l’impôt lors de l’élection de François Hollande) a fait fortune grâce à la Smart-Box. Il finance le projet PERICLES (5), think tank de soutien à des associations ultra-conservatrices dont l’objectif consiste à influencer les campagnes électorales. Notre magnat finance également des écoles et collèges d’enseignement catholique hors contrat avec l’Éducation nationale.

Catholique traditionaliste, admirateur de Donald Trump, proche du clan Zemmour, anti-IVG, défenseur d’une natalité blanche (avec femmes au foyer !), Pierre-Edouard Stérin s’est donné pour mission d’évangéliser la France, dans le sillage de son pieux copain Vincent Bolloré.

Stérin met la main au portefeuille pour divers évènements culturels populaires destinés officiellement à promouvoir le patrimoine et les produits français issus des terroirs, avec pour associé un certain Arnault Montebourg, ex-socialiste « frondeur ».

De prime abord, l’initiative peut sembler louable. Mais quand apparaît le terme « tradition », il convient de s’interroger. C’est dans l’optique de défense des traditions que « Le Canon français » été créé avec des fonds Stérin. Des banquets typiquement français sont organisés aux quatre coins du pays. On y mange ostensiblement de la charcuterie, on boit du vin, on s’amuse à la française, on porte volontiers un béret, des bretelles, une marinière pour l’occasion. Du franchouillard pur jus qui aurait comblé d’aise feu Jean-Marie Le Pen.

Point n’est besoin d’être très perspicace pour comprendre qu’il s’agit d’un affichage nationaliste qui recèle tous les ingrédients propices à une parade identitaire. Ce fut le cas lors d’un banquet à Caen, le 18 avril dernier où des propos racistes ont été enregistrés, des saluts nazis filmés. Évidemment, les organisateurs se disent apolitiques mais les participants eux ne le sont pas et l’argent provenant de Stérin ne relève pas de la pure philanthropie.

Sombre perspective

La prédation du champ culturel par les milliardaires de l’extrême droite résulte d’une démarche planifiée dont le dessein n’est autre que de saborder le multiculturalisme, tuer dans l’œuf les idées progressistes et favoriser par tous moyens l’arrivée de l’extrême droite au sommet d’un État, où Dieu, la famille, la patrie seraient des valeurs hégémoniques avec tout le cortège d’exclusions (sociale, raciale, religieuse, sexuelle…) que cela implique.

Les urnes ne feront que démontrer l’efficacité ou non de cette massive attaque sur les esprits. [Danielle]

Notes

1-Il y aurait des chapitres à écrire sur la faculté des instituts de sondage à influencer l’opinion. Parfaitement ignare dans ce domaine, je relève toutefois que le groupe Havas détient l’institut de sondage CSA, lui-même détenu à 30% par Vincent Bolloré. A méditer…

2-En langue sud, un « rataillon «  désigne un petit reste de nourriture, un « rataillon » de pain, de fromage, par exemple. Ce vocable me semble particulièrement adapté au Vendéen auquel je fais allusion.

3-Le Vent Se Lève, 19 avril 2026.

4-Sur Cnews, une équipe malsaine déverse en continu un venin discriminatoire, raciste et xénophobe qui ne mérite même pas le nom de journalisme. Outre Pascal Praud, on y retrouve Michel Onfray, qui semble avoir retourné l’ensemble de sa garde-robe, et le péremptoire Mathieu Bock-Côté, le plus réactionnaire des journalistes québécois.

5-Public Sénat, 12 mai 2026.

5-Acronyme pour : « Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes ». On ne saurait être plus clair.

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Non à la militarisation des corps et des esprits

L’Empire frappe tous ceux qui ne se plient pas. Les divers fronts s’étendent et se durcissent : Russie, Palestine, Liban, Soudan, RDC, Iran, Cuba… avec des sanctions, des taxes ou… des bombes. La militarisation du monde prend de telles proportions qu’une guerre globale n’est plus improbable, d’autant plus que certains pays européens envisagent de plus en plus sérieusement une confrontation armée avec la Russie et s’y préparent.

Le Président des Etats-Unis Donald Trump pousse à la course à l’armement. Au niveau de l’OTAN il a toujours considéré que les autres membres étaient des mauvais payeurs et en conséquence il a menacé début 2025 de ne plus garantir leur protection s’ils ne consacraient pas 5 % de leur PIB à l’alliance atlantique. L’engagement pris en 2014 était de 2 % et certains à l’instar de l’Allemagne et de la France restaient en dessous de ce taux. Entre temps, le prétexte d’une menace russe justifierait des hausses de budget militaire colossales et incite les gouvernements à renflouer les budgets défense en procédant à des coupes drastiques dans les dépenses publiques. Et pour le moment en France et ailleurs rares sont celles et ceux qui interrogent le sens de cette course à l’armement1.

L’Union européenne n’est pas en reste. Depuis l’annonce de la suspension de l’aide militaire des Etats-Unis à l’Ukraine et la poursuite de la guerre contre la Russie, l’UE considère qu’il faut « renforcer sa souveraineté » en se réarmant. Le Plan « ReArmEurope » prévoit un programme d’armement de 800 milliards d’euros d’ici 2030 pour l’achat de matériel de guerre. Le plan projette des achats collectifs notamment des drones et des technologies d’artillerie, mais également des investissements dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité et des technologies quantiques. Il s’agit d’un mécanisme qui permet de faciliter l’augmentation des budgets militaires nationaux des États membres, tout en tentant de conserver le cadre européen. Une des dispositions préconise que les dépenses peuvent atteindre jusqu’à 1,5 % du PIB des États sans que ces sommes ne soient prises en compte dans leurs déficits nationaux2. Cette mesure permettrait de générer 650 milliards d’euros sur 4 ans pour la défense. De plus, l’UE mettra à disposition 150 milliards d’euros sous forme de crédits avantageux pour l’achat d’armes alors que son budget n’est pas destiné à financer l’armement. SIPRI (Stockholm International Peace Research Institute) a constaté que le réarmement de l’Europe est le principal moteur du commerce mondial des armes. « Les dépenses militaires ont augmenté l’an dernier pour la 11eannée consécutive, atteignant 2.887 milliards de dollars. Les importations européennes d’armement (avions, tanks, navires mais aussi radars et artillerie, notamment) ont ainsi bondi de 210% ces cinq dernières années »3.

La France participe de cette frénésie militariste en consacrant un budget de 436 milliards d’euros de 2024 à 2030 si la rallonge budgétaire de 36 milliards d’euros votée le 19 mai par le parlement est approuvée par le sénat. La Revue nationale stratégique 2025 prévoit que « l’évolution de l’environnement stratégique », en particulier face à la Russie, « oblige la France » à « accélér[er] son réarmement » et « à se préparer à l’hypothèse d’un engagement majeur de haute intensité dans le voisinage de l’Europe à horizon 2027-2030 »4. Ces financements militaires ne peuvent être appliquées qu’en imposant des coupes drastiques dans les dépenses publiques ce qui d’ores et déjà est déjà le cas.

Pour anticiper de possibles oppositions populaires à l’appauvrissement programmé, la montée du chômage, la dégradation du système de santé et d’éducation, et autres renoncements de programmes écologiques ainsi qu’aux violations des libertés d’expression, des dispositions législatives ont été introduites et sont en cours d’adoption. Ainsi le projet de loi actualisant la programmation militaire pour les années 2024 – 2030 prépare d’importantes restrictions pointées dans une tribune signée par de nombreuses associations5. Elles dénoncent la création « d’un nouvel ‘‘état d’urgence’’, ‘‘l’état d’alerte de sécurité nationale’’ (article 21 du projet de loi), afin de passer en phase d’économie de guerre… sans guerre et de pouvoir déroger tant à la séparation des pouvoirs qu’aux règles de droit commun. » Pour pouvoir produire plus en cas de «menace grave et actuelle » un état d’exception économique pourrait être déclaré. Celui-ci « permettrait d’octroyer immédiatement des pouvoirs au gouvernement pour modifier des règles légales, sur tout ou partie du territoire » en matière environnementale et sociale qui entraîneraient des entraves aux libertés publiques.

La militarisation de la société est « en marche ». Le gouvernement l’y prépare depuis quelques années déjà en intégrant dans « la doctrine de la résilience nationale »6 la nécessité de rendre disponibles et malléables les corps et les esprits. En premier lieu c’est à la jeunesse que s’adresse le concept de « réarmement civique » prôné par le chef de l’État. Le dernier texte de loi7 établit que la « journée défense et citoyenneté » sera transformée en une « journée de mobilisation » dans le but de sensibiliser les jeunes aux activités militaires. De même qu un « nouveau service national » volontaire d’une durée de 10 mois sera mis en place dès cet été. La première promotion sera constituée de 3 000 jeunes entre 18 et 19 ans. D’ici 2030 il est prévu 10 000 incorporations·et 50 000 en 2035. Les volontaires doivent être motivés par la solde d’environ 800 euros par mois.

Mais au-delà de l’embrigadement des plus jeunes, c’est la société entière qui doit participer à l’effort de guerre. Il s’agit « de réunir et rendre utile l’ensemble des citoyens au service de la résilience de la Nation. Cela se traduit concrètement par : L’éducation, la formation et la sensibilisation aux risques majeurs, à tous les âges et dans chaque territoire, l’amélioration des dispositifs de réserve existants, ainsi que des volontariats, afin de disposer d’un vivier de compétences8. »

Tandis que le président Macron multiplie les déclarations martiales (un « monde incertain »« la force prime sur le droit » et où « la guerre se conjugue au présent ». « La seule façon d’éviter le danger, c’est de s’y préparer ») Fabien Mandon, chef d’état-major des armées martèle devant le congrès des maires de France le 18 Novembre 2025 en guise de préparation à une confrontation avec la Russie : « Nous avons tout pour dissuader Moscou. Ce qu’il nous manque, c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal pour défendre la Nation. (…) Il faut accepter de perdre nos enfants, de souffrir économiquement. Si nous ne sommes pas prêts à cela, alors nous sommes en risque. Il faut en parler dans vos communes »9.

Et la préparation commence ici, en France où les populations sont confrontées et conditionnées à des scènes de guerre » lors d’exercices militaires tels ORION en 2023 et 2026. Ce sont les plus importants exercices interarmées et internationaux sur le territoire français qui se déroulent tous les trois ans, durent plusieurs semaines avec la participation de milliers de soldats et l’utilisation d’un important arsenal militaire dans plusieurs départements. Ces exercices ont lieu dans des camps militaires mais également en pleine ville impactant la vie quotidienne de la population. En 2023 un débarquement d’une force amphibie était par exemple organisé dans la zone de Sète-Frontignan tandis que les soldats investissaient la ville de Cahors. En février 2026, l’exercice GEVAUDAN 26 a regroupé 700 militaires et 450 légionnaires de la Cavalerie du Larzac pour réaliser des manœuvres en Lozère et dans ce cadre se déployer dans la ville de Mende. A Saint Nazaire, ce sont 10 000 soldats qui ont été déployés dans le plus grand exercice militaire depuis la fin de la guerre froide10.

Il est toujours temps de s’opposer à cette logique militariste qui finira par nous mener à la guerre. De nombreuses initiatives en Europe s’opposent à cette folie meurtrière qui va de pair avec une fascisation galopante de la politique et en appelle à la solidarité des peuples contre le capitalisme, le fascisme et la guerre. En France, une coalition, guerre à la guerre, regroupe de nombreux collectifs et individus avec comme objectif de « désarmer la machine de guerre et relancer un anti-militarisme populaire ». Alors que du 15 au 19 juin 2026, se tient au Parc des expositions de Villepinte en Seine-Saint-Denis le plus grand salon d’armement au monde, un week-end de mobilisation, d’échanges, de rencontres, de formation et de festivité est organisé par la coalition avant l’ouverture du salon les samedi 13, dimanche 14 et lundi 15 juin 202611. Au même moment, des dizaines d’organisations et collectifs rassemblés sur la plateforme « Stop Militarisation » organise avec le réseau international « StopRearm Europe » une manifestation à Bruxelles le 14 juin 2026. A nous de nous opposer à la « guerre globale contre les peuples »12. [Tissa]

1 Les 5% comprennent 3,5% consacrés au strict financement des armées avec l’aide à l’Ukraine, et 1,5% de dépenses indirectes, liées à la défense qui concernent aussi des infrastructures civiles pouvant servir aux armées : des routes, propagande, etc.

2 https://www.iris-france.org/le-plan-rearm-europe-et-la-quadrature-du-cercle-entre-integration-et-souverainete-nationale/

3 https://www.dhnet.be/regions/bruxelles/2026/04/27/une-marche-contre-la-militarisation-de-la-societe-se-tiendra-a-bruxelles-le-14-juin-des-milliards-sont-depenses-dans-la-preparation-des-conflits-ZWJEE7APKFCUXFCLFPW2ETJHZU/

4 https://www.mediapart.fr/journal/france/200526/armee-francaise-36-milliards-d-euros-pour-que-rien-ne-change

5 https://www.humanite.fr/environnement/crise-democratique/projet-de-loi-de-programmation-militaire-la-separation-des-pouvoirs-et-les-libertes-publiques-menacees

6 https://www.sgdsn.gouv.fr/nos-missions/anticiper-et-prevenir/developper-et-structurer-la-capacite-de-resilience-de-la-nation

7 https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/17/textes/l17b2630_projet-loi

8 https://www.sgdsn.gouv.fr/nos-missions/anticiper-et-prevenir/developper-et-structurer-la-capacite-de-resilience-de-la-nation

9 https://www.amf.asso.fr/documents-le-chef-detat-major-armees-demande-aux-maires-preparer-la-population-aux-futurs-conflits/42877

10 La ville, presque entièrement rasée pendant la seconde guerre mondiale, occupée par les nazis jusqu’en mai 1945, est durablement traumatisée, https://contre-attaque.net/2026/02/05/orion-conditionner-les-esprits-a-la-guerre-par-des-exercices-militaires-au-milieu-de-la-population/

11 https://guerrealaguerre.net/13-14-15-juin-mobilisation-contre-eurosatory-salon-mondial-de-la-guerre-et-du-controle/

12 Selon le titre du livre de Mathieu Rigouste.

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Épisode cévenol n°49

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L’insupportable silence face à la guerre

Le conflit s’installe, s’aggrave au fil des jours, sans que nulle voix ne s’élève pour le dénoncer

La poudrière du Golfe

Depuis des mois planait la menace d’une offensive militaire sur l’Iran. Les responsables israéliens soutenus par une large partie de leur population poussaient à l’élimination du pouvoir iranien – au prix d’une destruction totale du pays, si nécessaire – car c’est le dernier État de la région qui s’oppose explicitement à sa politique expansionniste et coloniale. Tous les autres ayant été défaits et soumis1. Mais sans le concours de l’armée étatsunienne une telle opération était irréalisable.

Le Président Trump, toutefois, semblait encore privilégier une solution négociée en raison notamment de l’impopularité d’une guerre dans son pays2. Des tractations avec les représentants iraniens sous l’égide de Oman étaient en cours et promettaient d’aboutir rapidement à un accord sur le programme nucléaire iranien. C’était sans compter sur l’intervention expresse de Netanyahou et l’action intensive du puissant lobby pro-israélien à Washington.

Au matin du 28 février 2026 la guerre est déclenchée. Les premiers bombardements israéliens ont tué l’Ayatollah Ali Khamenei, le guide suprême de la République islamique, et de nombreux responsables politiques et militaires iraniens. Une des premières frappes étatsuniennes a touché une école de filles tuant 170 d’entre elles. L’Iran s’était préparé à cette guerre et a rapidement réagi selon ses avertissements préalables : cibler des lieux stratégiques en Israël et les bases militaires américaines dans les pays du Golfe voisins d’où ont décollé les avions d’attaque.

Dès le déclenchement de cette offensive israélo-étatsunienne, un déluge de feu s’est abattu sur le pays : Des centaines de morts et des milliers de blessés ; des habitations, des hôpitaux, des écoles bombardées ; des routes coupées ; des usines de désalinisation détruites ; des installations pétrolières frappées ; des sites nucléaires touchés et des millions d’habitants fuyant leurs domiciles3.

Deux jours après, le 1er mars c’est au tour du Liban de subir les attaques meurtrières d’Israël : missiles et bombes, pesticides et phosphore blanc ont tué des centaines de personnes, détruit des villages entiers et contraint plus d’un million d’habitants du Sud, de la banlieue sud de Beyrouth et de la Bekaa à fuir vers le centre de la capitale et le nord dans un dénuement total. Des responsables israéliens ont prévenu de vouloir faire du Sud du Liban – coupé du Nord au niveau du fleuve Litani – un autre Gaza.

30 jours après le début de cette guerre, la probabilité d’un embrasement global est plus proche que jamais, d’autant plus que les conséquences du blocage du détroit d’Ormuz, des destructions d’installations gazière et pétrolière dans le Golfe exacerbent démesurément les tensions internationales d’autant plus que dorénavant plane la menace d’un blocage du détroit de Bab al-Mendeb par le groupe Ansarullah du Yémen. De nombreux États participent directement ou indirectement à cette guerre. Le Royaume-Uni et l’Allemagne autorisent l’utilisation des bases militaires sur leur territoire. Les Etats-Unis envoient de plus en plus de troupes dans la région ce qui fait craindre une intervention au sol, etc.

Sur le plan international, les critiques et condamnations des États ne sont adressées qu’à l’Iran tandis qu’Israël et les Etats-Unis sont épargnés4. Le droit international a été enterré sous les décombres de Gaza et plus personne ne le ressuscite dans ce nouvel affrontement. Le seul État occidental – et il faut le souligner – qui qualifie cette guerre menée par ces derniers d’illégale est l’Espagne.

La France en mission… défensive ?

Depuis le début de cette agression contre l’Iran, politiques et commentateurs français répètent à l’envi que la France n’est pas en guerre et que si elle déploie des armes et des soldats supplémentaires dans la région du Golfe c’est pour une mission défensive. Le décor est planté « dès les premières heures du conflit » lorsque plusieurs drones iraniens ont été abattus par les forces françaises « en légitime défense (…) pour défendre l’espace aérien de nos alliés »5. Selon E. Macron, la France doit agir pour la sécurité de ses ressortissants, ses bases et soutenir ses alliés. Dégainer pour mieux défendre ?

Le porte-avion Charles de Gaulle chargé d’une vingtaine d’avions de combat Rafale et deux avions-radars Hawkeye est envoyé en Méditerranée orientale, des systèmes de défense anti-aérienne et des radars aéroportés (des avions Awacs) sont stationnés dans la région, parce que selon Macron « le canal de Suez, la mer Rouge sont aussi sous tension et menacés. Nous sommes à l’initiative pour bâtir une coalition afin de réunir les moyens, y compris militaires, pour reprendre et sécuriser le trafic dans ces voies maritimes essentielles à l’économie mondiale »6. Aux côtés de ses alliés, la France dépêche la frégate multi-missions Languedoc vers Chypre. Aux Émirats arabes unis, plusieurs avions de combat Rafale, des chars Leclerc et des canons Caesar sont stationnés entourés de quelques 900 militaires sur trois bases (aérienne, navale et terrestre). Des accords de coopération militaire ont été signés dans les années 1990 avec cet Émirat, ainsi que le Qatar et le Koweït qui prévoient que « si l’un de ces pays est attaqué, la France doit se concerter avec lui, évaluer la menace et peut intervenir militairement ».7

En Irak, l’armée française est présente avec 600 soldats, dix Rafale et une frégate ; en Jordanie, elle entretient deux bases aériennes, avec des avions Rafale et Mirage 2000. En tout, près de 4 000 soldats sont mobilisés en Asie de l’ouest et Afrique de l’est entre bases permanentes et opérations extérieures. La base la plus importante, à Djibouti, dispose d’hélicoptères, de cinq Mirage 2000, quatre canons Caesar et des vedettes rapides qui peuvent intervenir à tout moment dans la guerre en cours. Et ne pas oublier la présence de 700 soldats français au Liban. Au vu de ce déploiement militaire qui ne fait que se renforcer, comment prétendre que la France n’est pas directement impliquée dans cette guerre ? Dès le second jour, des Rafale ont mené « des opérations de sécurisation du ciel », au-dessus des bases françaises aux Émirats arabes unis. Ne sont pas privilégiés des propositions permettant une désescalade et des solutions politiques mais des menaces et des démonstrations de force.

Toutefois, plusieurs pays dont la France ont décliné dans un communiqué daté du 19 mars les demandes d’aide de Trump à débloquer le détroit stratégique d’Ormuz tout en se disant « prêts à contribuer aux efforts nécessaires pour garantir la sécurité du passage dans le détroit », mais « après la sortie de la phase la plus chaude du conflit ». En réponse, les Etats-Unis ont rétorqué avoir « réduit » la capacité de l’Iran à menacer le détroit et sur ce 22 États, dont 17 membres de l’OTAN, déclarent le 21 mars, vouloir contribuer aux « efforts nécessaires » pour rouvrir le passage.

Le coma du mouvement anti-guerre

On aurait pu imaginer que des dizaines si ce n’est des centaines de milliers de manifestants investissent les rues du monde pour crier : STOP, pas en notre nom. Des articles, tribunes, pétitions devraient fuser pour dénoncer, alarmer, s’opposer et appeler à la solidarité avec les populations bombardées. Là non plus, pas de protestations, pas de lettres ouvertes, pas d’appels au respect du droit international. Un État, Israël, peut en toute impunité décapiter le pouvoir d’un autre État et continuer d’assassiner ses responsables sans que cet acte ne soit condamné. Ce même État peut bombarder de larges régions d’un autre État, le Liban, dans l’intention de les vider et les occuper ne suscitant que de faibles protestations de l’Union européenne qui aurait bien d’autres moyens de le stopper. Un autre État, les Etats-Unis, peut larguer des bombes sur une école et tuer plus de 170 fillettes tout en clamant que c’est le fait de l’armée iranienne sans susciter de protestations massives. Une ville entière, Téhéran, peut sombrer dans des fumées et des gaz émanant des dépôts pétroliers bombardés sans que le mouvement écologique ne s’en émeuve. Les installations nucléaires peuvent être ciblées sans que le mouvement anti-nucléaire n’alerte.

Et pendant ce temps, Israël fait main basse sur la Palestine : En Cisjordanie, la colonisation s’accentue, les assassinats se multiplient et l’économie est asphyxiée tandis que dans la Bande de Gaza la population, toujours victime des bombes, survit et résiste dans un désarroi total et un dénuement abyssal.

Que faut-il de plus pour se réveiller ? Faut-il que les prix de pétrole et de gaz, pénurie de carburant, d’aluminium ou d’engrais flambent au point de paralyser l’économie mondiale ? Faut-il attendre qu’Israël ou les Etats-Unis emploient des armes nucléaires pour venir à bout d’un Iran nettement plus puissant qu’attendu ?

Où est le collectif « guerre à la guerre » ? Le mouvement de la paix ? Les associations de solidarité avec la Palestine ? Et toutes les autres formations qui ensemble pourraient lancer une grande mobilisation contre la guerre ? Comment expliquer cet abandon et ce silence ? [Tissa]

1 L’Irak, la Libye, la Syrie, le Yémen, le Soudan et avant eux la Somalie ont tous été détruits.

2 Une première guerre israélo-étatsunienne en juin 2025 dura 12 jours et a elle aussi été déclenchée en pleines négociations avec le gouvernement iranien.

3 Selon l’ONG Human Rights Activists News Agency (HRANA), un mois après le déclenchement de la guerre, les frappes israéliennes et américaines contre l’Iran ont tué près de 1 500 civils – dont 221 enfants – et 1 167 militaires identifiés. Le Service de la coopération iranienne (IRCS) a indiqué que plus de 87 000 infrastructures civiles avaient été endommagées, dont environ 66 000 bâtiments résidentiels (Le Parisien, 27/03/2026).

4 La résolution 2817 de l’ONU ne condamne que les frappes de représailles de l’Iran sans mentionner l’offensive israélo-étatsunienne qui a déclenché la guerre.

5 Allocution télévisée de Macron le 3 mars.

6 https://www.lejdc.fr/paris-75000/actualites/guerre-au-moyen-orient-renforts-evacuation-des-francais-coalition-ce-qu-il-faut-retenir-de-l-allocution-d-emmanuel-macron_14873252/

7 https://www.franceinfo.fr/monde/iran/guerre-entre-les-etats-unis-israel-et-l-iran/guerre-au-moyen-orient-on-vous-explique-les-accords-de-defense-passes-par-la-france-avec-les-pays-du-golfe-evoques-par-emmanuel-macron_7845314.html

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La guerre avant la guerre,

ou inventaire sommaire des champs de bataille préparatoires aux scénarios de puissance et de destruction

1. Comme devient de plus en plus visible la guerre que la rapacité capitaliste commet contre les êtres humains et la nature, cette main de fer, n’ayant plus rien à masquer, joue désormais sans retenue la carte de la surenchère et du chaos.

2. « Il y aura toujours des guerres… » : la bataille sur la « nature humaine », sur l’invariance supposée des pulsions bellicistes “humaines” est l’engagement préalable d’où découle l’acceptation de l’entrée en guerre ouverte. Mais parle-t-on de la même chose ? De quel conflit guerrier s’agit-il ?quoi d’identique entre des combats ritualisés entre guerriers et des bombardements sur des populations civiles, déclenchés maintenant par des opérateurs de missiles et de drones qui ne voient même pas leurs « adversaires »… Opérateurs qui, rentrés le soir chez eux, comme des salariés, peuvent écouter du Mozart !

L’imputation d’une “nature humaine” belliqueuse relève d’une prophétie auto-réalisatrice lourdement martelée, qui aura secrété les conditions de la guerre de tous contre tous par la compétition économique avec son lot de lâcheté, de trahison, de reniement, de résignation produisant en miroir une “nature humaine” adéquate.

« L’homme est un être dont la nature ne se construit que par les liens avec ses semblables.. et avec la nature ? » (R. Garcia), mais voilà que le bellicisme produit une redéfinition de la « nature humaine » instituée belliciste à partir d’inimitié et de défiance généralisées (précarité économique, incertitude, anxiété, insécurité…). L’anxiété crée la cruauté.

Il ne s’agit pas de se défausser sur de fameuses « conditions » qui dénatureraient une “bonne” humanité… C’est plutôt considérer que le conflit sur la “nature humaine” est à l’origine de toutes les inflexions de l’histoire humaine. La “nature humaine”, dont on peut dire à la fois qu’elle n’existe pas et, à la fois, que c’est un champ de bataille, mais là s’y s’est consommée notre défaite : à s’en être trop remis à une évolution historique soi-disant porteuse d’émancipations sans avoir pris soin d’expliciter comment il était possible de faire bouillir les marmites du futur et à partir de quelle éthique (interdépendance, entraide, maintien de la seule propriété d’usage, dégoût de l’argent…).

3. Guerre et accaparement de l’attention (et pas que… budget militaire qui s’accapare les finances publiques et ampute les budgets sociaux). L’objectif stratégique essentiel est de mobiliser attention et énergie pour occulter la guerre sociale de l’avidité financière de la classe dirigeante contre les luttes salariales et écologiques, etc. Risquons une galipette dialectique d’un autre temps mais qui a néanmoins du sens : le spectacle de l’imminence sempiternelle de la guerre renforce la guerre continuelle du spectacle sur les consciences.

Ce qu’il y a de démonstratif dans les conflits « préparatoires » : que les populations entérinent qu’elles n’auront pas voix au chapitre, que tout ça, ça les dépasse, c’est hors d’atteinte… resserrement du pouvoir sur lui-même…

Vanité des commentaires : la stratégie de la guerre, partagée par les pouvoirs en place, est de placer les populations dans l’impuissance… a fortiori s’il n’y a pas à appuyer un camp contre l’autre, et même si c’est d’abord contre « son » camp qu’il faut guerroyer en pensée tout en mettant à distance l’intox du camp adverse d’où là où on vit.

4. Guerre et épuisement du paradigme-toile de fond de la société civile : consommation, sport et divertissement culturel peinent à remplir le vide existentiel, le progrès ramené juste au déferlement technologique ; le symptôme en est la consommation exponentielle de drogues légales ou illicites de toutes sortes… En contrepoint, le chef d’État français ambitionne un « Retour de l’Histoire » avec les menaces bellicistes : repasser aux “choses sérieuses” ?

« L’Histoire revient » autant dire un paradigme qui veut en chasser un autre, celui de la mobilisation à outrance des sociétés contre la possibilité qu’elles entament leur auto-transformation révolutionnaire.

5. La guerre, aboutissement de la relance économique par les commandes d’armement, par les États, puissance économique solvable en dernier ressort (quand les commandes publiques pour le BTP ne suffisent plus).

La guerre, c’est la production d’armement par la subordination du travail salarié.

Le mouvement ouvrier, y compris dans ses radicalités révolutionnaires, déniait l’hypothèse d’un impératif moral à ne pas travailler pour l’armement, au titre de la mise en équivalence de tous les modes d’exploitation de la force de travail. Le matérialisme militant proscrit la retenue morale, alors que la culture prolétaire mettait à l’index ceux qui passaient à l’ennemi (flics, mâtons, militaires de carrière). Comme si le cours inexorable de la pression historique mènerait les individus à reconsidérer le monde à l’endroit.

En attendant des milliers de salariés passent à la production d’armements qui s’envole : par exemple les Fonderies de Bretagne sous-traitantes de Renault ont été rachetées par une firme fabricant des obus à Tarbes, elle-même sortie de la léthargie. Le Berry autour de Bourges et Montluçon voit des milliers de famille dépendre de salaires issus d’usines d’armement. La firme Thalès, spécialisée dans l’électronique pour l’armement entre autres, annonce des recrutements en nombre. En Allemagne, l’industrie automobile en crise se reconvertit dans la production de véhicules militaires. Il y a peu l’usine Renault de Cléon convertit une chaîne de production à la fabrication de moteurs pour drones militaires.

La division du travail est telle qu’un salarié d’un sous-traitant en électronique peut ignorer que la pièce produite s’intégrera à de l’armement du fait des dispositifs à double usage civil et militaire. Inutile de parier que ces armes ne serviront jamais, évidemment.

6. Une fois engagée, la guerre c’est l’apothéose des pouvoirs incontrôlables : comment les populations peuvent-elles avoir accepté d’être gouvernées pour ensuite être prises en otages par les volontés de puissance de leurs dirigeants ? Comment, par paresse et confort, avoir négligé de réfléchir et de mettre en place un auto-gouvernement, avec des verrous institutionnels pour endiguer toute prise de pouvoir ?

7. La guerre (voilée) par procuration avec l’instrumentalisation de soulèvements populaires attendus : l’embargo imposé à certains États par le centre impérial à la fois pénalise leurs populations du fait du renchérissement d’approvisionnements vitaux et à la fois provoque une augmentation de la corruption, tous éléments facteurs déclencheurs de révolte. Nul besoin de créer des noyaux d’agitateurs infiltrés, les puissances assiégeantes instrumentalisent l’alchimie de la révolte populaire pour déstabiliser les États non-amis (Iran, Cuba, etc.), voire exciter les populations (odieusement, Trump et Netanyahou exhortant la population iranienne à braver les mitrailleuses).

7. Le vrai du faux : entremêlement des propagandes symétriques, mais c’est toujours le camp d’en face qui, soi-disant, manifesterait une propagande outrancière la propagande c’est toujours dans le camp d’en face – ou l’Occident se pensant toujours comme victime, obligé (!) à se défendre (discours massif de l’État israélien) ; MAIS l’ennemi de notre ennemi est rarement notre ami (a fortiori si c’est un État).

Poutine s’est enferré dans un calcul stratégique présomptueux face au défi de l’Ukraine et de son histrion Zélensky (ex-batteleur de télé) à la tête d’un appareil d’État corrompu parvenant à tenir tête à la Grande Russie, mère patrie (religiosité de Kiev comme origine de la Russie…) ; pas de quoi, quand même renvoyer dos-à-dos agresseur et agressé… Mais alors de même pour l’Iran et son régime tyrannique attaqués par Israël et USA… ? [Tristan Vebens]

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Après la guerre, les dégâts durent

Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille

Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l’ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeux
i

Ceux qui restent, ceux qui reviennent

Ceux qui restent sont à la fois ceux (et surtout celles) qui, à l’arrière du front, au pays, même quand le pays est le front comme à Gaza, doivent trouver les moyens de (sur)vivre en temps de pénuries et de malheurs.

Et puis ceux qui restent sur le champ de bataille, qui manqueront à jamais à leurs proches, à leur lieu de vie, qui laissent des drames et des chagrins, des vies abîmées, des destins abandonnés.

Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir péri
ii

Tous ces soldats disparus, tous ces combattants revenus, tous ces « civils » marqués par les tragédies, les difficultés à vivre en temps de guerre, portent une souffrance qui ne s’efface pas à la fin du conflit.

« Il buvait beaucoup, faisait la fête, et il était violent, raconte Sylvie, après le retour de Claude, 25 ans de service dans l’armée française. La nuit, c’était l’horreur. » Une fois, lors d’un cauchemar, il essaye de l’étrangler. (Le Monde, octobre 2017)

Une nuit, à Kiev, alors qu’ils dormaient dans le même appartement, Volodymyr a réveillé sa fille vers 5 heures du matin avec un couteau. « Il cherchait des mines… Il disait que la position avait été prise par les Russes, que c’était trop silencieux »,confieSofiya. Lorsqu’il est revenu à lui, il avait tout oublié. « On lui a juste dit qu’il cherchait des mines dans le sol en se moquant un peu. » Pour ne pas le perturber davantage. (Le Monde, décembre 2022)

« La guerre suivra ces gens toute leur vie », explique une soignante de l’un des rares centre ukrainiens où il est possible de réparer, un peu…

Le docteur Denis Mukwege, lui, répare les femmes, au Congo : le viol comme arme de guerre est utilisé partout et, dans de nombreux cas, les victimes, rejetées par leur communauté, n’ont plus aucune perspective de vie. Sans compter les naissances consécutives : 5000 estimées après le génocide au Rwanda.

La guerre suivra ces hommes, ces femmes, ces enfants toute leur vie, et souvent aussi la vie de leurs descendants : la transmission intergénérationnelle du trauma, appelée aussi « traumatisme transgénérationnel », montre que les séquelles psychologiques peuvent se perpétuer à travers les générations. Les enfants de parents ayant vécu des traumatismes liés à la guerre peuvent développer à leur tour des symptômes similaires, alimentant un cycle de souffrance collective qui complique la reconstruction sociale.

Ainsi, de nombreux Rwandais de moins de 30 ans, qui n’ont donc pas vécu directement le génocide, souffrent de séquelles psychologiques qui y sont liées.

Des recherches récentes montrent que des modifications génétiques (pas directement à l’intérieur du génome, mais par l’influence de marqueurs qui modifient l’expression de certains gènes) peuvent être induites par les traumatismes subis, et transmises aux générations suivantes.iii

La guerre génère de la souffrance dans la société, bien au-delà de sa fin. A fortiori quand elle n’est pas reconnue comme telle et ses combattants pas honorés par la société à leur retour. C’est ce qu’ont voulu éclaircir des descendant.es de soldats mobilisés en Algérie lors de la guerre d’indépendance, nommée par l’État français « événements d’Algérie » jusqu’en 1999.

Parmi beaucoup d’autres, un livre de l’historienne Raphaëlle Brancheiv et un documentaire de François Aymév cherchent à libérer la parole d’hommes profondément marqués par cette « sale guerre » qui ne disait pas son nom.

Les violences guerrières laissent des traces bien longtemps après la fin des combats et alimentent tous les ressorts favorables à l’émergence de nouveaux conflits, à l’adhésion des peuples aux guerres futures, à la reproduction non seulement de la force de travail, mais aussi de la force de combat.

C’est exactement ce qui se profile pour les « enfants de Daesh », nés ou emmenés mineurs en Syrie, détenus depuis des années dans des camps de fortune et que la France, en particulier, se refuse à rapatrier et à protéger, sinon au compte-goutte.

Mais, les dégâts à long terme ne portent pas seulement sur la perpétuation de la souffrance et de la violence, ils sont également énormes sur la terre et le vivant, générant là aussi une source de profits pour le capitalisme.

« Ils font un désert et ils appellent cela la paix. » vi

Les chiffres sont vertigineux :

A Gaza, 61 millions de tonnes de décombres, 78 % des bâtiments détruits ou endommagés, la moitié des hôpitaux hors service, et seulement 1,5 % de terres encore cultivables pour deux millions d’habitants. (The Conversation, novembre 2025)

En Ukraine, la rupture du barrage Kakhovka en juin 2023 provoque une gigantesque inondation qui s’étend sur plus de 620 km2, causant d’immenses préjudices aux habitants et à l’environnement. Rien n’est épargné par le déferlement des eaux et des pollutions qu’elles drainent. Des rapports font état de la perte de 11 388 tonnes de poissons, 11 294 hectares de forêt, 5 000 hectares de cultures et l’inondation de 60 509 bâtiments. (Socialter, octobre 2025)

Au Vietnam, près d’un tiers des forêts vietnamiennes ont été détruites, et les Vietnamiens sont devenus les premiers humains à être exposés aussi largement à la dioxine. Des années plus tard, des personnes naissent encore avec des handicaps.

Et tout récemment, on apprend que l’armée israélienne a largué « du glyphosate à haute concentration près de la ligne de démarcation entre le pays du Cèdre et l’Etat hébreu. L’épandage de cet herbicide, menaçant la fertilité des sols, pourrait empêcher le retour de la population dans cette zone. » (Le Monde, février 2026)

Yémen, Soudan, Congo, Syrie, Iran, les déplacements de population, la pollution pétrolière, les mines antipersonnel stérilisent les terres agricoles, détruisent les écosystèmes et empêchent, pour longtemps, les habitants de réhabiter leurs territoires.

Et, partout, les hostilités ne sont pas encore terminées que déjà les rencontres entre entrepreneurs rapaces, « investisseurs » et soi-disant « donateurs » se multiplient jusqu’à l’indécence ultime du honteux projet de Riviera à Gaza. Sur cette terre martyre, l’histoire, la topographie et même le cadastre ont été balayés. Disperser les débris sur toute la bande reviendrait à en élever la surface de 30 centimètres. [Marie Motto-Ros]

Les noms sur la pierre ne peuvent être inscrits,

le souvenir s’efface de celles et ceux qui ont vécu là…

Terres ravagées, mémoires écrasées, avenir dévasté, la guerre n’en finit jamais de faire souffrir les peuples et de nourrir le capital.

i Louis Aragon, « Le roman inachevé », Gallimard, 1956. Mis en chansons par Léo Ferré en 1959

ii idem

iii https://www.nationalgeographic.fr/sciences/biologie-psychologie-epigenetique-expression-genique-les-traumatismes-peuvent-ils-se-transmettre-par-les-genes

iv Raphaelle Branche, Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?, enquête sur un silence familial (La Découverte, 2020)

v Papa, t’étais où en Algérie ? documentaire de François Aymé (Fr., 2025, 53 min). www.france.tv

vi Tacite, à propos de la conquête de la Bretagne par les romains

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Épisode cévenol n°48

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Les prophètes de l’IA

Nous profitons de la venue de Thibault Prévost, journaliste spécialisé dans les nouvelles technologies à Arrêt sur Image, et auteur du livre « Les prophètes de l’IA, Pourquoi la Silicon Valley nous vend l’apocalypse » (Éditions Lux) pour nous entretenir avec lui. Celui-ci était présent à Anduze en novembre dernier pour une rencontre publique organisée par le collectif Terres Vivantes en Cévennes.

> Tu retraces dans ton ouvrage la constellation d’idéologies nauséabondes portée par les principaux acteurs de la Silicon Valley (qui vont du transhumanisme au libertarianisme, de l’eugénisme au suprémacisme blanc…). Peux-tu en préciser les principaux traits et nous expliquer en quoi partir de cette analyse de te paraît-il important ?

Mon enquête s’articule autour du travail taxonomique mené depuis 2023 par la chercheuse en machine learning Timnit Gebru et du philosophe Emile P.Torres autour des idéologies de la Silicon Valley. Iiels ont développé l’acronyme TESCREAL, pour «  Transhumanisme, Extropianisme, Singularitarisme, Cosmisme, Rationalisme, Effective Altruisme, Longtermisme », qui regroupe les principaux courants de pensée qui animent la tech californienne. Ces différents courants, qui se superposent, sont tous des émanations du récit transhumaniste, plusieurs fois remis à jour en fonction des enjeux de l’époque.

Grosso modo, les élites de la Silicon Valley sont convaincues que leur patrimoine financier et leur monopole sur les moyens informatiques de prédiction du monde font d’eux une nouvelle aristocratie de droit techno-financier. Elon Musk, Peter Thiel et d’autres sont persuadés de former une « élite cognitive » aux capacités intellectuelles supérieures au reste de l’espèce, qui leur confère un droit naturel à guider le devenir de toute l’humanité, comme jadis l’aristocratie de droit divin.

Leur conviction transhumaniste, c’est que le développement de la science et de la technique leur permettra de transcender leur condition humaine pour augmenter leurs capacités cognitive, devenir immortels et s’en aller coloniser la galaxie pour en exploiter les ressources. Aujourd’hui, ils sont persuadés que leur salut passe par le développement de l’IA, et que rien d’autre ne compte – ni la lutte contre le dérèglement climatique, ni l’exploitation du vivant, ni l’instabilité géopolitique, ni des choses aussi triviales que la malnutrition, les inégalités de condition ou les guerres.

Leur volonté de prise de contrôle des démocraties occidentales doit, selon moi, se lire à partir de cet agenda. Ce n’est pas une simple quête de richesse ou de pouvoir, même si ces éléments font évidemment partie du projet : c’est une quête ontologique de transcendance menée par une poignée de quinquagénaires à la richesse et au pouvoir inédits, persuadés de pouvoir désormais créer une divinité artificielle et la faire travailler pour eux. Le récit de l’IA porté par les milliardaires de la tech est non seulement religieux mais ouvertement sectaire.

> Tu montres que les patrons de la Tech ont réussi à imposer une vision à la fois catastrophiste et transcendante de l’IA, une sorte de prophétie divinatoire qui oscille entre la menace existentielle pour l’humanité et la superintelligence capable de sauver le monde… Comment s’est répandu un tel discours et dans quel but ?

Ce discours existe aux marges de la culture de la Silicon Valley depuis très longtemps : l’idée d’une machine capable d’égaler l’intelligence humaine puis de la dépasser est présente dès la création du champ de recherche de l’IA, en 1956. Au début du XXIe siècle, après les multiples échecs de la technique, la notion de « superintelligence » est totalement ringardisée. Elle est revitalisée en partie grâce à Nick Bostrom, président de la World Transhumanist Association, qui joue de son étiquette de professeur à Oxford pour mener un lobbying transhumaniste particulièrement efficace auprès des institutions. Son best-seller Superintelligence, sorti en 2014, donne un vernis pseudoscientifique à ses délires transhumanistes. Depuis, le discours ne fait que croître en importance.

Mais c’est avec la sortie de ChatGPT, le 30 novembre 2022, que ce récit apocalyptique va devenir omniprésent dans la presse et la société civile. Le simulacre d’intelligence proposé par le chatbot fonctionne au-delà des espérances de la Silicon Valley, et sidère autant le public que les journalistes. Les oligarques de la tech comprennent immédiatement l’opportunité de saisir ce moment de suspension critique pour imposer leur récit du futur, et se mettent à hurler sur tous les toits que l’IA peut aussi bien nous transcender vers une utopie cosmique que nous annihiler.

Ce discours n’a que des avantages : il affirme l’inévitabilité de la machine superintelligente -la super-IA va finir par arriver, peu importe ce qu’on décide – et transforme les patrons de la tech en sortes de mages, seuls capables de comprendre, de maîtriser et de contenir la puissance divine d’une technique beaucoup trop complexe pour nous autres mortels. Ce discours leur permet donc d’ordonner simultanément des investissements délirants et une dérégulation à peu près totale, afin qu’ils aient le champ libre pour guider l’humanité. Mais tout ça est intégralement faux : l’IA n’est ni complexe, ni opaque, ni inévitable. La superintelligence n’aura pas lieu, car elle repose sur un mensonge. Et lorsque nous nous rendrons compte de la supercherie, il sera trop tard : le techno-capital aura infiltré et démantelé la démocratie. D’où l’urgence à proposer un contre-récit de l’IA, basé sur les faits plutôt que sur les promesses délirantes, pour sortir collectivement de la sidération.

> Tu fais le constat que l’IA relève d’une industrie lourde dont le développement repose sur l’exploitation de travailleurs.euses sous-prolétarisé.es et sur des besoins démesurés en matières premières, structures, et énergie. En quoi est-ce nécessaire de se représenter cette matérialité là ? Peut-on imaginer que les systèmes d’IA, qui impliquent des capitaux colossaux, puissent au final être conçus pour servir des intérêts autres que ceux du pouvoir dominant ?

Dans le livre, j’utilise un outil critique que je trouve très utile, inventé par le cubernéticien britannique Stafford Beer : l’acronyme POSIWID, qui signifie « the purpose of a system is what it does », « le but d’un système est ce qu’il fait ». Concrètement, ça signifie qu’il faut évaluer la fonction d’un système par ses impacts réels plutôt que par les promesses de ses concepteurs. Lorsqu’on applique cette grille à l’industrie de l’IA, qu’est-ce qui émerge ? Une technique immatérielle, un cloud magique qui génère de la valeur infinie, améliore les conditions de vie du plus grand nombre, « résoud » l’anthropocène, guérit toutes les maladies et transcende l’humanité vers les étoiles ? Que dalle.


Dans les faits, l’industrie de l’IA est une abomination écologique planétaire, qui pollue et détruit tous les écosystèmes qu’elle touche, consomme déjà plus d’électricité qu’une centaine de pays et rejette plus de CO2 que le trafic aérien mondial. C’est une entreprise totale de subrogation du vivant et d’extraction de la force de production, qui précarise et dévalue la condition humaine, qui crée un nouveau prolétariat du clic, réparti selon les anciennes lignes impérialistes de division du travail. C’est une technique de surveillance totale par la prédiction algorithmique, qui efface la diversité des identités, classe, hiérarchise et moyennise les existences comme les pseudosciences racistes du XIXe siècle. C’est une fumisterie au service d’une techno-élite radicalisée, enivrée de sa propre impunité et désormais déterminée à en finir avec la démocratie. C’est un projet sectaire et oppressif, celui d’un monde de castes, un monde artificialisé dominé par une élite sociopathe.

Une IA émancipatrice, au service des communs et du vivant, est-elle possible ? Je ne le crois pas. La technique et son récit politique sont inextricables, et ce récit est fondamentalement suprémaciste. Une informatique alternative est cependant imaginable, à condition de repenser ses conditions même d’existence : sobriété plutôt que croissance ; optimisation plutôt que gigantisme ; localisme, décentralisation et gestion collective plutôt que monopole privé individuel. L’IA, comme toute l’histoire des techniques, rejoue la même histoire de propriété des moyens de production, de modalités d’organisation de la production et du corps social, et de gestion des communs positifs et négatifs.

> Dans un contexte de montée des fascismes et de contrôle généralisé des populations, de quelle manière perçois-tu l’inquiétant rapprochement entre le monde de la Big Tech, de l’ultra-capitalisme, et de celui des pouvoirs autoritaires en place ?

L’hybridation de la techno-élite californienne et des fascismes contemporains, des États-Unis à Israël en passant par la Hongrie, est tout sauf une surprise. Tous deux poursuivent le même but : la mise à mort des structures démocratiques de décision collective au nom du monopole – politique pour l’un, économique pour l’autre. Ce qui se joue actuellement, c’est la fin de quatre décennies de néolibéralisme en radicalisation constante et le dévoilement fasciste des élites politiques, techniques et financières. Ce rapprochement n’est même pas inédit : comme l’ont montre les historiens Jeffrey Herf et Johann Chapoutot, les capitaines d’industrie ont vigoureusement soutenu le projet national-socialiste d’Adolf Hitler, qui décorrélait le « progrès » industriel du progrès social.

Aujourd’hui, Peter Thiel, Elon Musk – qui ont tous deux grandi dans des enclaves ségrégationnistes blanches de l’Afrique du Sud de l’apartheid – ou l’investisseur Marc Andreessen, qui cite allègrement le futurisme italien de Marinetti, allié du fascisme mussolinien, comme source d’inspiration, jouent une partition similaire. « Je pense que la démocratie et le capitalisme ne sont pas compatibles », déclarait Peter Thiel dès 2009. Non seulement cette opinion sécessionniste est partagée par le reste de la Big Tech, mais elle convainc désormais la classe néolibérale, persuadée que l’État-nation du futur fonctionnera en réalité comme une entreprise – un PDG à la place du président, un conseil d’administration à la place du gouvernement, des actionnaires à la place du Parlement.

Cet État contemporain, que Trump est en train de façonner en ce moment même, n’est plus un dispositif de protection de la dignité collective, mais une machine à générer du profit. Or le profit est une entreprise fondamentalement inhumaine, qui repose sur les inégalités de conditions matérielles d’existence. Entretenir et élargir autant que possible ces inégalités est donc au coeur du projet techno-autoritaire, lui-même terminus de la pensée néolibérale d’innovation, de disruption et de privatisation. Aimé Césaire nous avait pourtant prévenus dans son Discours sur le colonialisme : le « très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du xxe siècle (…) porte en lui un Hitler qui s’ignore ». Quatre-vingt-ans à peine après la fin des atrocités de la Seconde guerre mondiale, un même vent infâme balaie désormais l’Occident, fait à partie égales de fétichisme pour le progrès technique, de haine pour la démocratie et de conviction suprémaciste. L’histoire ne se répète pas, elle bégaie.

[Propos recueillis par Fred]

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Pour des communes résistantes

Dans une période électorale, il est toujours de bon ton de donner un avis sur ce que pourraient faire nos cher.es élu.es, voici donc quelques propositions.

En effet, face aux problèmes qui nous assaillent, j’en retiendrai ici 3, qui découlent de l’emballement du système capitaliste – la crise climatique, les milliardaires, les guerres – car c’est de là que découlent bon nombre de maux dont souffrent les populations de la planète : migrations forcées, famines, épidémies, catastrophes climatiques…

Et il est certain que les élu.es communaux pourraient s’engager et agir à ces niveaux.

La crise climatique touche toutes les populations sur leurs lieux de vie. Qui n’a jamais été touché.e par un feu de forêt, une inondation ou un cyclone ?

Or, nous savons qu’une des meilleures parades à ces évènements extrêmes est de protéger les terres, l’eau, les forêts … Pourquoi ?

Protéger les terres afin qu’elles restent perméables et qu’elles puissent absorber un maximum l’eau qui tombe abondamment au lieu de la laisser ruisseler dessus : empêcher les coupes à blanc, laisser (ou reconstruire) des haies entre les parcelles de terres afin qu’elles retiennent l’eau.

Également un non entretien de terres laissées en jachère plusieurs années après avoir été cultivées, est un terreau qui facilite les feux attisés par les vents, l’exemple de l’Aude, cet été, a été révélateur.

Pour protéger les terres, pour qu’elles restent agricoles ou boisées et ne soient ni bétonnées ni laissées à l’abandon, les élu.es locaux ont un rôle important dans l’élaboration du PLU ou, s’il est déjà élaboré, celui de rester vigilant.es aux terres qui se vendent et que la commune se donne les moyens de les racheter et de les sanctuariser.

Protéger l’eau, qu’est-ce que cela signifie ? Les fleuves et les rivières ont subi, depuis plusieurs décennies,de nombreux aménagements qui modifient le tracé de leur écoulement naturel : que ce soit pour construire une centrale nucléaire (qui nécessite beaucoup d’eau) ou simplement pour un aménagement consécutif à la construction d’une déviation dans un petit village, les fleuves et rivières coulent désormais comme l’Homme l’a décidé et non plus comme le courant de l’eau le faisait naturellement. En particulier dans les zones montagneuses, les rivières serpentaient et faisaient vivre toute la faune et la flore alentour.

Dans le cadre des communautés locales, agglomérations ou métropoles, les élus communaux peuvent œuvrer pour la restauration des tracés naturels des cours d’eau : c’est un travail essentiel pour limiter les crues subites et importantes qui font autant de dégâts dans les campagnes et les petits bourgs.

Protéger les forêts des coupes rases est essentiel pour plusieurs raisons :

> la forêt a un rôle important dans le changement climatique : elle absorbe le CO2 et permet ainsi de limiter les gaz à effet de serre, et ceci d’autant plus que les arbres vieillissent. C’est en effet à partir de 30 à 40 ans que l’arbre remplit bien cette fonction, aussi l’abattre pour replanter des arbres à vocation industrielle, et que l’on coupe au bout de 30 ans, ne remplace d’aucune manière l’arbre centenaire de nos forêts,

> la forêt régule le grand cycle de l’eau, les feuilles des arbres émettent de la vapeur, qui se condense en nuages et qui finissent par tomber sous forme de pluie …. de l’eau locale ! C’est pourquoi conserver les forêts est essentiel dans la situation actuelle de sécheresses désormais chroniques.

Les élus communaux ont un rôle important à jouer en conservant les forêts communales et en faisant de l’information auprès de la population afin d’expliquer aux propriétaires pourquoi il est fortement recommandé de ne pas vendre leur bois sur pied à grande échelle.

Les milliardaires, armés de technologies, sont désormais les maîtres du monde et disposent de chefs d’États marionnettes. Ce sont des prédateurs au service du système capitaliste contraint à investir des sommes colossales pour se perpétuer. C’est ce qu’ils font actuellement avec l’Intelligence artificielle (IA) qui est en train de faire des ravages : Elon Musk et sa congrégation d’hommes blancs, élites universitaires et entrepreneuriales anglo-saxonnes, sont les maîtres de ces structures de captation du capital financier, de déploiement d’infrastructures matérielles, de consommation de ressources énergétiques,d’extractivisme minier et numérique, d’exploitation du prolétariat, de néocolonialisme et de luttes géopolitiques1 (voir les autres articles dans ce même numéro)

L’IA nécessite des investissements mirobolants : les investissements privés ont été multipliés par 11 en 10 ans, les capitalisations boursières s’envolent au point de faire craindre une bulle financière dont l’explosion mettrait en péril l’économie mondiale2, ce qui entraînerait dans la misère l’ensemble des populations.

Tout cela servant à construire les infrastructures nécessaires, en particulier des data centers qui occupent de plus en plus de terres. Ceux-ci, ainsi que les autres équipements, tout comme les requêtes avec l’IA, nécessitent eux mêmes des quantités très importantes d’énergie (qui sera x 4 d’ici 10 ans) et d’eau : souvent raccordés au réseau d’eau potable, on estime que le secteur de l’IA au niveau mondial pourrait utiliser entre 4,2 (l’équivalent de la population de l’Allemagne ) et 6,6 milliards de m³ d’eau en 20273.

L’IA détruit de nombreux métiers dans la culture, les services, l’industrie et donc des milliers de licenciements sont attendus dans les prochaines années.

L’IA ne fonctionne que grâce à un extractivisme colonial sanglant, qui extrait lithium et cobalt au prix de l’accaparement de vies et de terres et de ressources vitales.

Certes, l’élu.e communal.e n’est pas opérationnel.le directement, mais il peut réduire la consommation internet de la commune, lutter contre la dématérialisation de toutes nos démarches, en facilitant au maximum l’accès des services à la population – plusieurs villes l’ont déjà mis en place – afin de conserver des relations entre humains plutôt que d’obliger les personnes à se connecter.

Et dans nos communes cévenoles, il est également essentiel d’être très vigilant.es sur les projets miniers qui pourraient se développer.

Les guerres, un fléau mondial anéantissant des populations non serviles ou jugées inutiles, sont à l’œuvre depuis plusieurs siècles. Face aux soulèvements récents : gilets jaunes, soulèvements de la terre, les mêmes techniques sont désormais utilisées contre les peuples en colère : la guerre a constitué le réacteur principal de l’expansion capitaliste, le bras armé des classes dominantes4. Ce fléau nous concerne de près, n’oublions pas ce discours du chef d’État major des armées, invité à parler devant l’assemblée des maires de France : « Ce qu’il nous manque, c’est la force d’âme pour accepter de nous faire mal (…) Il faut accepter de perdre nos enfants, de souffrir économiquement. (…) les maires ont un rôle fondamental à jouer », estime-t-il, car ielles sont le «meilleur relais auprès des concitoyens », discours qui a suscité nombre de réactions, et qu’Emmanuel Macron a essayé de temporiser, tout en renouvelant sa confiance au chef des armées, largement relayé par le discours pro-guerre des médias.

Précisons également que les budgets militaires augmentent régulièrement, au détriment de tous les secteurs publics et commerciaux essentiels à notre vie quotidienne. En fait, en France, l’enjeu de la hausse des budgets militaires est surtout industriel pour la confection de matériel de haute intensité comme obus, missiles, etc. ainsi que le renforcement de la guerre électronique.

Certes dans nos communes, nous n’avons pas grand-chose à voir avec tout cela … cependant la bagarre va être rude car, les budgets nationaux, toujours en hausse pour l’armée et l’industrie de l’armement, vont à nouveau être en baisse pour les communes, alors que nous en avons besoin pour la cohésion de nos territoires.

Dans nos communes, informons et soutenons les jeunes dans leur refus d’être embrigadés (voir EC 46), opposons nous aux manifestations et manœuvres militaires…

Et si nous habitons dans une commune où sont implantées des usines de fabrication d’armes, comment rester silencieu.ses ?

Les guerres tuent et obligent des populations entières à s’exiler. Dans nos communes, nous pouvons accueillir des réfugié.es, qu’iels soient syrien.nes, palestinien.nes, ukrainien.nes, soudanais.es, ou mexicain.es, …… la commune peut avoir un rôle de soutien dans cet accueil.

Profitons de cette période électorale pour parler de tout cela autour de nous et si possible en présence des candidats. [Jacqueline]

1Thibaud prévost, les prophètes de l’IA, Lux 2024

2Socialter n°73

3id.

4Mathieu Rigouste – la guerre globale contre les peuples

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