Le fond de l’air est brun

Commençons par un petit quiz. Une marche aux flambeaux en rangs serrés et pas cadencés a eu lieu récemment, s’agissait-il : a) Du défilé traditionnel du 14 juillet sur les Champs-Élysées, b) De la descente à ski nocturne du pot d’accueil des vacanciers à Courchevel, c) De la manifestation nationaliste-identitaire du C9M (Comité du 9 mai) interdite par la préfecture de Paris et par le tribunal administratif ?

Bingo, réponse c) évidemment ! Malgré son interdiction, la marche organisée chaque année par le mouvement d’extrême-droite du C9M en hommage à un de ses membres décédé en 1994 a bien eu lieu.1 Plusieurs centaines de nostalgiques du III° Reich ont ainsi pu en toute impunité faire la fête autour d’un concert de métal néo-nazi, puis effectuer une procession au flambeau dans la commune résidentielle de Verrières-le-Buisson, au sud de Paris, remplaçant ainsi le parcours initial prévu dans le centre de la capitale. Flambeaux en main, saluts nazis, tambours des jeunesses Hitlériennes, drapeaux suprémacistes…, une ambiance digne des années 1930 ou d’une procession du Ku Klux Klan.

Sûrement, pourrions-nous naïvement imaginer que les autorités n’étaient pas au courant de l’intention des organisateurs de contourner l’interdiction…2 Des riverains choqués ont pourtant bien appelé la police nationale. Le maire s’est d’ailleurs dit « atterré » de cette venue pour le moins déroutante. Selon le quotidien Le Parisien, « la police s’est rendue sur place mais n’a relevé aucun débordement avant de quitter les lieux ». L’apologie des régimes fascistes ne semble donc pas en soi un débordement suffisant aux yeux des autorités… Ni d’ailleurs choquer les médias : si l’interdiction de la manifestation les jours précédents a été largement médiatisée (permettant ainsi de tempérer quelque peu le « deux poids, deux mesures » du gouvernement dans son traitement des « extrêmes »), sa tenue a fait l’objet d’un silence quasi total3.

Pendant ce temps, le « village antifasciste », mobilisation initiée par de nombreuses organisations pour contrer la venue des nervis d’extrême-droite, était placé sous haute surveillance (quadrillage policier des accès à l’événement, verbalisation de journalistes présents sur place). De quoi réellement nous étonner en cette période de fascisation généralisée ? Chacun.e trouvera la réponse… L’heure est au ralliement de la droite à l’extrême-droite, et le gouvernement en place ne fait que renforcer un rapprochement entamé depuis déjà longtemps.

Ainsi, ces derniers mois observe t-on à la fois une répression accrue de toutes les mobilisations et revendications assimilées à la gauche, une imprégnation forte des idées de l’extrême-droite dans le paysage médiatico-politique (tant dans leurs formes « institutionnelles » que « radicales »), et à un renversement total des valeurs. Il est dorénavant possible qu’une minute de silence soit observée pour la mort d’un militant néo-nazi au sein de l’assemblée nationale, alors qu’un hommage rendu à peine deux semaines plus tard par des militants de la CGT le 1er mai à Rennes à l’un de leur camarade décédé est interrompu par l’intervention des forces de l’ordre qui sèment le chaos à coup de tonfa4. Il est possible que les banquets franchouillards et racistes du « Canon français » bénéficient d’une indulgence médiatique (même lorsque quelques centaines de participants se lancent dans les rues de Caen en scandant des propos racistes et homophobes, pour certains le bras tendu), tandis que les organisateurs de free party sont criminalisés et que leurs fêtes se terminent sous les lacrymos5. Il est possible qu’une personne se déclarant ouvertement raciste puisse tirer à la carabine sur des enfants d’un quartier populaire et ressortir du commissariat avec une simple convocation ultérieure. Il est possible d’interdire des conférences sur la Palestine dans les universités, et de réprimer pour « apologie du terrorisme » celles et ceux qui condamnent un génocide.

Ainsi, la gauche deviendrait antisémite, les antifascistes deviendraient les fascistes, les écologistes des terroristes, les migrants des envahisseurs…, et les doctrines de Pétain ou Maurras peuvent être citées sans vergogne sur les plateaux TV du service public. Mais la bataille n’est pas menée que sur le terrain médiatique ou culturel bien sûr. Ce sont aussi les multiples lois sécuritaires votées par des gouvernements de droite comme de gauche depuis des décennies qui conduisent à l’imprégnation des idées d’extrême-droite : l’état d’urgence de 2015 et sa transcription dans le droit commun, les lois répressives sur l’immigration, les lois sur le port du voile ou autres signes d’« appartenance religieuse », la loi séparatisme… et aujourd’hui le projet de loi Yadan ou Riposte.

Rappelons-nous, le fascisme n’arrive jamais seul au pouvoir. Hitler et Mussolini ont été appelés à gouverner par les dirigeants de l’époque (le président Hindenburg en Allemagne, le roi Victor-Emmanuel III en Italie) et leurs mouvements furent pleinement financés par les industriels et grands propriétaires terriens. Ce sont bien les gouvernements de droite alliés aux intérêts bourgeois qui dans les périodes de crise capitaliste (économique, sociale, écologique, politique) choisissent l’option du fascisme pour maintenir leurs intérêts lorsque l’impasse du système qu’ils défendent devient trop flagrante. L’ascension des nouvelles droites radicales partout dans le monde n’est donc ni fortuite, ni un stade ultime du capitalisme, ni le fait d’une « droitisation des esprits », mais bien la conséquence des politiques néolibérales et du racisme structurel entretenus et imposés depuis de trop longues années. Mais elle n’est pas irrémédiable.

Alors, un petit quiz pour conclure. Pour s’opposer à la fascisation en cours, faut-il : a) refuser fermement tout type de discrimination, de racisme, de xénophobie et d’exploitation b), s’opposer au durcissement autoritaire et aux lois répressives c) mettre un terme au néolibéralisme, au pillage post-colonial et aux profits capitalistes ? (plusieurs réponses sont possibles, … et souhaitables).

[Fred]

1 Cette manifestation est l’occasion pour les néo-nazis de toute l’Europe de défiler dans les rues de Paris et affirmer leur propagande. A noter qu’il s’agit de la première fois depuis 2008 que cette marche est interdite.

2 Les néo-nazis étaient pourtant bien présents dès l’après-midi même dans les rues de la capitale. Au moins une agression a d’ailleurs été commise en pleine rue (notamment par un ancien militant du RN) envers un groupe de jeunes gens, dont une femme vivement frappée au visage recevant 5 jours d’ITT, au seul motif qu’ils étaient de « sales gauchos » à leurs yeux. Voir l’article de Daphnée Deschamps sur Streetpress du 13/05/2026.

3Tout comme la descente de 150 hooligans au crâne rasé le 21 mai 2026 dans les rues proches du canal Saint Martin à Paris pendant laquelle les supporters de foot d’ultra-droite s’en sont pris aux passants et ont attaqué un bar faisant 6 blessés dont un grave. Dans la majorité des cas, les agressions commises par l’extrême-droite ne sont que très peu relayées médiatiquement. Voir l’article de Lou Brayet sur Streetpress du 22/05/2026.

4 Voir notamment : « Nantes : la police agresse l’hommage à un syndicaliste récemment décédé » – 2 mai 2026 – Contre-Attaque

5 Voir notamment : « La répression du mouvement Free Party a une histoire » – 7 mai 2026 – Contre-Attaque

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