Épisode cévenol n°23

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De quoi le pass est-il le nom ?

En pandémie, il est nécessaire de prendre des mesures qui peuvent sembler contraignantes. Mais en premier lieu, les pouvoirs publics doivent assurer la protection de toutes et tous en mettant en place une stratégie cohérente faisant appel aux compétences et à la responsabilité de tout un chacun. Or, depuis le début, la gestion est chaotique, incompréhensible et comme beaucoup le disent, infantilisante.

Ne revenons pas en détail sur les points suivants que nous avons déjà évoqués amplement dans nos précédents numéros : L’absence de masques et de tests qui un coup ne servaient à rien puis sont devenus indispensables ; le manque de suivi des cas d’infection parce que le personnel n’a jamais été recruté pour le faire (qu’est devenue la fameuse limite des 5000 infectés qu’il ne fallait pas dépasser ?) ; l’hôpital public exsangue et le déficit de soins pourvus aux malades à domicile (combien sont morts parce qu’ils n’ont pas été pris en charge, on se souvient du fameux : « restez à la maison et prenez du doliprane ») .

N’insistons pas non plus sur le fait que Macron – qui décide tout seul – n’a pas voulu de confinement fin janvier 2021 mais a quand même du s’y résoudre début avril au prix de 14 000 morts. Si d’autres mesures avaient été prises ou reconduites, peut être qu’encore plus de décès, de cas graves et le confinement auraient pu être évités.

Mais qu’importe le passé ! N’avons nous pas depuis le fameux discours de Macron le 12 juillet enfin la solution ? La vaccination pour toutes et tous au dessus de 12 ans. Que nous importent les contradictions dans l’approche du gouvernement : Pendant des mois, on nous rabâchait qu’il ne fallait pas infantiliser les gens et multiplier les restrictions, qu’il fallait vivre (et donc mourir) avec le virus, aujourd’hui, la vaccination est quasi-imposée et il faut montrer patte blanche pour retrouver l’illusion d’une normalité.

Quelles que soient les demi-vérités qu’on nous assène sur la protection vaccinale, la contagiosité, l’immunité collective, etc., l’establishment et une bonne partie de la population s’imaginent en sécurité grâce à la vaccination. Le pass sanitaire imposé au prix d’un contrôle strict de la population ne serait que le moindre mal face à la liberté recouvrée.

Il ne s’agit pas ici de s’opposer à la vaccination mais de montrer qu’encore et toujours nous sommes confrontés à un autoritarisme qui nous impose sa solution du moment sans hésiter à sanctionner. La gestion policière de l’épidémie depuis les premiers mois (contrôle des autorisations de sortie, couvre-feux) perdure et s’appuie aujourd’hui sur des supplétifs civils dans les vérifications du pass.

Cette dérive est d’autant plus à prendre au sérieux que la servitude volontaire à produire aujourd’hui son autorisation pour par exemple aller au restaurant risque de tendre vers une acceptation progressive d’une surveillance plus intrusive demain. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL) alerte sur « le risque d’accoutumance et de banalisation de tels dispositifs attentatoires à la vie privée et de glissement, à l’avenir, et potentiellement pour d’autres considérations, vers une société où de tels contrôles deviendraient la norme et non l’exception »1

On nous rétorquera que nous sommes déjà traqués par le biais de nos cartes bancaires, de nos téléphones portables, les caméras, les drones, sans oublier l’internet où nous laissons des traces qui permettent le profilage de nos activités et de notre personnalité. Alors pourquoi s’ériger contre le pass, qui ne livre que peu d’informations et surtout ne serait pas destiné à durer ?

Le pass sanitaire introduit des dimensions supplémentaires dans la régulation de l’espace public. Il permet le contrôle physique avec des moyens technologiques de la quasi entière population, ce qui représente un saut qualificatif dans la gestion de celle-ci. Le contrôle nécessite également de fournir une pièce d’identité ce qui exclut d’emblée certaines catégories de personnes, notamment des sans-papiers.

La vérification du pass n’incombe pas seulement à des personnels habilités mais à des « contrôleurs » qui subitement acquièrent un pouvoir duquel ils peuvent abuser ou qui leur permet d’obtenir des informations sur notre identité. Ainsi un jeune ayant voulu boire une bière dans un bistrot en a été interdit, le serveur ayant constaté qu’il n’avait pas 18 ans.

Moins anecdotique est la possibilité pour des personnes malintentionnées d’accéder facilement aux données personnelles intégrées aux QR Code, c’est à dire de savoir si une personne a été vaccinée une fois ou deux donc si elle a déjà contracté la maladie ou dans le cas d’un test d’apprendre qu’elle n’a pas été vaccinée. Le produit injecté est également signalé, ce qui pourrait, au moment de la remise en question de l’un d’entre eux – comme c’est le cas pour le vaccin Janssen actuellement – entraîner une nouvelle exclusion.

A l’origine, l’introduction du pass ne devait servir qu’à des évènements réunissant plus de 1000 personnes. Aujourd’hui il est exigé jusque dans les hôpitaux pour une consultation médicale. Qui nous dit qu’il ne sera pas adopté à long terme et inclura de nouvelles informations ? Une fois accepté plus largement pourquoi ne pas prévoir son extension ?

En présentant cet outil comme un moyen de protéger de la maladie et de juguler la pandémie, de nouvelles formes de contrainte et de dépendance sont introduites à grande échelle. La technologie génétique (les autres vaccins sont délaissés) d’une part et la technologie numérique de l’autre nous promettraient le salut.

Or un changement de paradigme est urgent. Rares sont les faiseurs d’opinions qui s’intéressent aux origines des nouvelles pandémies et aux moyens de les éviter. Il faudrait pour cela développer une stratégie de préservation de l’humain et de l’environnement qui remette sérieusement en question les modes de production actuels.

PS : Voilà que Macron – encore lui – laisse entrevoir la possibilité d’alléger le pass sanitaire. Une nouvelle fois, on est en droit de s’interroger sur la stratégie du « monarque ». Quelle violence à l’égard de ces soignantes et ces pompiers pour lesquels les sanctions sont tombées à partir de 15 septembre !

[Tissa]

1https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000043915894

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S’opposer au passe sanitaire, et plus encore… ???

Il existe de multiples et bonnes raisons de s’opposer au passe sanitaire. Pour autant, les revendications émergeant des mobilisations hebdomadaires initiées durant l’été pour faire face à cette mesure peinent globalement à gagner en clarté et en lisibilité. Sarticulant pour l’essentiel autour d’une vision ambiguë et étriquée de la notion de liberté, les récupérations politiques peuvent dans un tel contexte aisément prendre le devant de la scène, au dépend de la construction d’une réflexion critique plus approfondie sur les enjeux politiques et sanitaires actuels.

Quel sens donner au slogan de « liberté » tant clamé au sein du mouvement anti-passe ? La notion de liberté a été souvent revendiquée au cours du temps, et a pu prendre des significations bien différentes selon le contexte, et le point de vue de qui l’a emplo. L’on peut penser aux paysans zapatistes de la révolution mexicaine au début du siècle dernier qui autour du mot d’ordre « Tierra y libertad » (« Terre et liberté ») se sont opposés de façon nette à l’exploitation exercée par une oligarchie fortunée s’accaparant l’essentiel des terres cultivables du pays. Ou encore aux réfugiés stoppés aux frontières de l’Europe inscrivant sur des banderoles les mots « Hurriya » ou « Azadi » (« Liberté », en arabe et en perse) afin de dénoncer les restrictions à la liberté de circulation leur étant faite. Mais encore, l’on peut se référer aux théoriciens du néolibéralisme qui ont justifié leur doctrine de développement économique et de libre échange hégémonique au nom de la protection de la liberté de l’individu.

Dans le cadre d’un mouvement socialement et politiquement aussi hétérogène que celui s’opposant au passe sanitaire, brandir une telle revendication sans autre forme d’argumentation ne peut au mieux que révéler une impuissance à formuler collectivement un message politique cohérent et pertinent. Au pire, laisser le champ libre à des courants politiques pourtant peu habitués à promouvoir une défense des droits sociaux fondamentaux, et leur permettre d’occuper le terrain à peu de frais grâce à des slogans vidés leur substance. Marine Le Pen d’ailleurs ne s’y est pas trompée, en lançant sans ironie la campagne présidentielle du Rassemblement National sur le thème de « Libertés, libertés chéries ». Le docteur Louis Fouché non plus, en se faisant l’apôtre de la non-vaccination et du non-port du masque à travers sa vulgate de « ré-information », tout en prêchant la liberté de ne pas se prémunir…

L’écueil semble ainsi difficilement franchissable, et il s’avère laborieux de dépasser les oppositions stériles et stéréotypées fleurissant dans les réseaux sociaux ou dans les sondages médiatiques. Ceux-ci nous retrancheraient dans une vision manichéenne laissant pour seul choix : soit d’« accepter parfois de réduire nos libertés, parce que la priorité c’est de se protéger contre la maladie », soit, à l’inverse, de considérer que « rien n’est plus important que les libertés individuelles, même notre santé et celle des autres » (Sondage Elabe 19-20 août). Pour le dire autrement, faudrait-il acter que les impératifs de santé publique ne peuvent plus s’envisager en dehors de la coupe sécuritaire ?, ou, d’une autre manière, que toute opposition aux mesures abusives prises en temps de pandémie implique la déconsidération des questions de soin ?

Face à ce dilemme abrutissant, il importe de ré-ouvrir la voie à un discours tangible permettant à la fois de se réapproprier les enjeux sanitaires actuels, mais également de s’opposer aux politiques sécuritaires et excluantes. En cela, des exemples de luttes vont dans ce sens : personnels soignants manifestant contre l’obligation vaccinale et contre les restrictions budgétaires dont souffre le système de soin depuis des années (tarification à l’acte, réduction des personnels, dégradation des conditions de travail, fermeture des lits…), employés de médiathèques refusant d’endosser le rôle d’auxiliaires de police et de restreindre l’accès de la culture pour tous (et notamment aux personnes y ayant le moins accès), travailleurs soumis au passe sanitaire se mobilisant afin de ne pas perdre leur emploi ou leur salaire et ainsi payer les pots cassés d’une gestion de crise catastrophique…

Porter une critique du passe sanitaire qui se limiterait au seul biais de la défense des libertés individuelles, c’est à dire privilégiant le libre arbitre face à l’intérêt commun, s’avérerait être au final une attaque fort peu dérangeante pour le système, car parfaitement en phase avec l’idéologie individualiste du chacun pour soi. Cela voudrait également dire renoncer à la conception d’une société égalitaire dans la prise en considération des droits à la santé de chacun. Élargir la problématique à d’autres enjeux, tels le poids des laboratoires pharmaceutiques et de leur course au gain, la levée des brevets, les inégalités Nord-Sud dans l’accès aux médicaments, ou la participation de tous dans les politiques sanitaires, instaureraient au contraire des perspectives sociales et solidaires plus conséquentes.

De surcroît, les amalgames grossiers et abjectes assimilant de facto cette mesure à des drames historiques tels la Shoah ou l’apartheid, ou érigeant ses opposants comme des « résistants » à la dictature ou au fascisme, ne peuvent que, par la tendancieuse minimisation des réalités qu’ils sous-tendent, accréditer les courants d’extrême droite déjà fortement présents. Si le caractère autoritaire et intrusif du passe sanitaire est avéré et reste à dénoncer, il ne peut s’exclure du contexte répressif actuel mené pour la sauvegarde du système néolibéral, et donc d’une critique plus large1. L’opposition au passe sanitaire, pour s’inscrire dans une continuité de luttes émancipatrices, ne peut ainsi manquer aux exigences de justice sociale revendiquées lors d’un précédent mouvement…

[Fred]

1 Après la loi « pour une sécurité globale préservant les libertés » du 25 mai 2021 et celle « relative à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement » du 30 juillet, et la loi du 24 août 2021 « confortant le respect des principes de la République », le projet de loi « relatif à la responsabilité pénale et la sécurité intérieure » actuellement en discussion est le quatrième grand texte sécuritaire fourre-tout de cette seule année 2021.

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Épisode cévenol n°22

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Mille chemins mènent à La Borie

Article paru dans l’Épisode cévenol numéro 21.

Mille chemins mènent à La Borie et pour l’avoir oublié des bulls se sont enflammés.

Ce lundi 14 mai 1990 à 5 heures du matin, après avoir bloqué la route, les forces de l’ordre (sic !) croyaient avoir isolé le site. Pourtant quelques minutes à peine après l’arrivée des engins une centaine de personnes étaient déjà sur place, venues de toutes parts à travers chemins et sentiers.

Sur le livre d’or, placé sur la table du mas occupé, depuis le 1 juillet de l’année d’avant, ces mots avaient été écrits «  Désormais La Borie tu n’es plus seule, tu nous appartiens ».

La Borie devenait à cette occasion un bien commun, ainsi en avait décidé un « collectif » composé de Saint-Jeannais, des communes de St Jean, Mialet, Saint Etienne, et bien d’autres communes de France, d’associations, de sympathisants, d’élus, d’anonymes ou de célébrités…

Sur un des panneaux composant le grand NON qui avait été tendu au milieu de la vallée quelqu’un avait écrit «  A la Borie, il y a de la place pour tous, les gros, les minces, les petits, les grands, les habillés et les tout nus, les sans lunettes ou avec grosses loupes, les intellos, les manuels, les branchés et les débranchés, les babas cools et les complètement coulés »

Un bien commun ouvert à tous.

La lutte fut difficile, malgré la victoire de l’abandon du projet de barrage en 1992. Une lutte bariolée où chacun retrouvait sa force ou sa passion faite de musique, de peinture, de rencontre, de création d’un journal (« Sauve Gardon La Borie)…. et de beaucoup de moments festifs.

Il faut dire que les publicistes, que nous n’avions pas invités, avaient prédit que nous avions tout faux ! On ne mobilise pas sur un NON, il faut être positif. Le sigle ne convenait pas. Jamais de triangle c’est connoté religieux et un castor en plus en colère ce n’est pas « porteur ». Mais ceux de La borie étaient un peu sourds. Un peu sourds à ceux qui disaient que le pot de terre se fracasse invariablement sur le pot de fer. Sourds à ceux qui accordaient la légitimité des décisions aux élus au détriment de la volonté exprimée par la population (l’enquête publique avait rejeté le projet de barrage à 86,64% et un referendum d’initiative populaire avait montré un même rejet à 90,78%).

La Borie devint l’affaire de tous, partageant joies, craintes, fatigues, énergie, découragement, colère ou apaisement.

Une lutte exemplaire parce qu’elle fut menée avec imagination et partage, exemplaire aussi car elle amena défaites et victoires, réussites et erreurs. Elle est l’Histoire d’un temps très défini (1989-1992). On ne refait pas une époque.

Et puis…

Une fois le site préservé comment faire vivre un bien commun ?

Diverses tentatives eurent lieu : Création de l’ association AFPE La Borie (Association pour la Formation d’un Projet d’Ecosite), puis de l’Ecosite La Borie, constitué sous la forme d’une SCIC ( Société Coopérative d’Intérêt Collectif), ensuite arrivées et installations de divers groupes.

Nous allions tous à La Borie, pour nous promener, nous baigner, rencontrer des amis, organiser des fêtes ou des animations. Nous prenions soin collectivement de ce lieu.

A côté de ceux qui, de longue date, y avaient légitimement trouvé  refuge, notre présence restait collective. Nous allions à La Borie, fallait-il l’habiter ?

Hérite-t-on des erreurs et des victoires ? Pour les erreurs chacun s’y reconnaîtra

La victoire ce fut celle de La Borie décrétée bien commun ouvert à tous.

Aujourd’hui « la propriété de La Borie est à vendre »

La Borie, bien commun, ne peut appartenir ni à une entreprise, une start-up, un groupe, un conseil municipal. On ne peut y dresser un mur.

Mille chemins mènent à La Borie, certains l’avaient oublié. Aujourd’hui le temps est venu de retrouver ces chemins, nos chemins, multiples, complexes, parfois contradictoires pour retourner à La Borie.

Mais pour cela il faut se mettre à l’œuvre pour trouver, comme ce fut le cas en 1989, ce qui fait commun. Cela passe forcément pas des plaies à panser, des efforts d’écoute, de l’amitié trouvée ou retrouvée, de la confiance, de l’engagement, le refus de l’entre-soi.

C’est certainement utopique. Raison de plus pour se mettre au travail. La Borie en vaut bien la peine. [Jacques Verseils]

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Mad Max, ou la croissance verte…

Article paru dans l’Épisode cévenol numéro 21.

Dans un contexte de crise climatique majeure et d’annonce sans cesse répétée d’atteinte du pic pétrolier, la question de l’utilisation des énergies fossiles est devenue un sujet d’ampleur auquel gouvernements et industriels sont tenus de se confronter. Fait significatif : même l’influente Agence internationale de l’énergie a affirmé récemment la nécessité d’arrêter tout nouveau projet d’investissement incluant ces énergies fortement polluantes. Pour autant, si des bouleversements sont en cours dans la considération de l’usage des ressources qui ont permis l’essor de l’économie moderne capitaliste au cours des siècles derniers, l’or « noir » pourrait encore avoir de beaux jours devant lui… Et les partisans du système actuel sont bien loin de remettre en cause le mode de production et de consommation que celle-ci sous-tend.

Les tentatives pour enduire d’un vernis prétendument écologique les solutions de remplacement des énergies fossiles fleurissent ainsi au grand jour, et c’est par la science que ce mythe doit être réalisé. Dans une perpétuelle fuite en avant misant sur le progrès technologique pour sauver la planète, la croissance « verte » se révèle être un parfait terrain de jeu pour les investisseurs cherchant de nouveaux profits. C’est donc dans ce sens qu’il faut comprendre l’engouement pour les énergies vertes, et parmi celles-ci, les agrocarburants, censés remplacer les énergies fossiles dans le domaine des transports.

La production industrielle d’agrocarburants dite de « première génération », issus de plantes vivrières comme la betterave, le blé ou le colza, est pourtant très contestable, aussi bien sur le plan économique et social que celui de l’environnement1. Celle-ci entre en concurrence avec les ressources alimentaires, génère déforestations, dégradations et accaparements de terres, notamment au détriment de la petite paysannerie des pays du Sud. Elle participe également à la flambée des prix agricoles et renforce les inégalités dans un contexte de crise alimentaire mondiale. Ce choix industriel présente de surcroît un bilan énergétique mitigé, un impact désastreux pour les ressources naturelles et l’équilibre des écosystèmes. Certains agrocarburants sont même accusés d’émettre plus de CO2 que le diesel ou l’essence classiques ! De plus, les agrocarburants n’ont pu être lancés et ne sont rentables aux États-Unis et dans l’Union européenne aujourd’hui que grâce à de fortes subventions, détaxations et protections à l’importation.

Conscientes de ces déconvenues et cherchant de nouveaux débouchés commerciaux, les recherches scientifiques actuelles portent sur une nouvelle génération d’agrocarburants à base de micro-algues, réputées fournir un meilleur bilan énergétique et être non consommatrices de terres arables. Mais là encore, la formule magique ne fonctionne pas : la production de masse des micro-algues nécessite de forts besoins en énergie de transformation, rendant son coût de production bien plus élevé que celui des carburants fossiles pour être commercialisé. Par ailleurs, la productivité des micro-algues provient de leur capacité à générer des lipides par photosynthèse, donc dépend potentiellement de l’ensoleillement et des conditions climatiques. Les conditions optimales de production n’étant atteintes que dans certaines zones géographiques (Afrique, Brésil, sud de l’Inde…)2, il est fort probable que les pays occidentaux, moins avantagés à ce niveau là, mais pourtant grands consommateurs d’énergies, décentralisent tout où partie de leur production.

De plus, les incertitudes sont grandes au sujet de la sensibilité de la productivité aux variations thermiques, et la contamination par des organismes compétiteurs, prédateurs, ou par des virus, ce qui peut entraîner des pertes importantes de production de l’ordre de 30 % à 50 %. Les auteurs d’un rapport parlementaire alertent pour leur part en janvier 2020 les pouvoirs publics français sur les risques liés au renforcement de l’artificialisation des sols du à l’implantation des bassins de culture des micro-algues lors du passage au stade industriel de production3. Mais le principal obstacle reste selon eux l’absence de sols disponibles : la quasi-totalité des sols français étant déjà affectée à des usages ne permettant pas le développement de cette activité.

Évidemment, les nombreuses start-up innovantes s’engageant dans cette voie prédisent des améliorations de leurs travaux, mais ceux-ci, de l’avis de bon nombre de spécialistes, s’étalent sur encore une durée d’encore au moins quinze ans avant toute mise sur le marché. Ces échéances ne sont donc pas compatibles avec les efforts immédiats sans précédent demandés notamment par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) en ce qui concerne la réduction des gaz à effets de serre. En outre, en 2017, les agrocarburants ne représentaient qu’à peine plus de 3 % des carburants consommés dans le monde dans le secteur routier, selon l’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles (IFPEN)4. Et l’Agence de la transition écologique (ADEME) a estimé dans son rapport de 2014 que les quantités maximales de micro-algues susceptibles d’être produites sur le territoire français ne pourraient représenter à terme qu’un maximum situé entre 7 % et 15 % de la consommation totale actuelle. Cela donne une idée de la pertinence des projets pourtant annoncés par certains promoteurs comme des solutions « capables à l’échelle mondiale de réparer le climat »5

Mais au delà des critères de faisabilité technique et de l’opportunisme flagrant de tel ou tel porteur de projet, ce sont bien des questions de fond qu’il faut aujourd’hui faire émerger. L’innovation technologique, si performante puisse-t-elle être, ne change en rien la perpétuation du système global de l’économie mondialisée, ni les inégalités qui lui sont inhérentes. Il n’est plus à démontrer que l’histoire récente du développement des nations au centre de la dynamique capitaliste, au delà de l’exploitation salariale, tient pour beaucoup à l’appropriation de ressources, d’énergie et de terres des zones périphériques. L’amélioration du rendement des énergies utilisées depuis le XVIIIème siècle a prouvé qu’un usage plus économe de la ressource ne conduisait pas à une réduction de son usage, mais au contraire à son extension6. L’utilisation du pétrole n’a ainsi pas réduit la consommation de charbon, tout comme le développement des énergies renouvelables ne conduira pas à une réduction des énergies fossiles où nucléaires.

La crise écologique et en particulier climatique révèlent les limites physiques d’un mode de développement qui nous est imposé par les logiques du productivisme et du capitalisme financier. Seule une diminution radicale de la consommation énergétique et matérielle globale permettrait de répondre à la gravité de la situation. Mais pour cela, c’est bien le système dans son entier et ses promesses d’abondances qu’il faut repenser de toute urgence. [Fred]

1 « Manger partout dans le monde ou conduire, il faut choisir » – Bulletin de l’association Attac – Octobre 2009

2 « Efficaces, les «algo-carburants»? » – Le Temps – 26 mai 2014

4 « Tableau de bord biocarburants 2019 » – IFP Énergies nouvelles – 16 juillet 2019

5 « Projet Kodama » – Néomérys, Énergie et Biocarburants

6 Voir en cela la théorie dite de l’« effet rebond » ou « paradoxe de Jevons ».

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Quand Macron paiera-t-il pour son « quoi qu’il en coûte » ?

Article paru dans l’Épisode cévenol numéro 21.

Est-ce rabat-joie de revenir sur la gestion de la pandémie alors que l’été s’installe peut-être enfin et que tout pousse à l’insouciance ? Interrompons la, le temps d’une réflexion, même partielle, sur une des mesures essentielles de Macron qui semble depuis sa propre maladie s’être mû en virologue-épidémiologiste et connaître le sujet. Les professionnels sont réduits à des figurants qu’heureusement les premiers concernés, c’est à dire nous, prenons souvent plus au sérieux que cela ne plaît au Président.

Rappelons nous : Le déconfinement rapide en décembre 2020 avait fait remonter le taux quotidien des infections à 25 000 tandis que la moyenne des décès se situait à 350 morts (tous les jours un airbus qui crashe!). En conséquence beaucoup étaient persuadés fin janvier qu’un confinement (puisque les errements de la politique sanitaire nous y contraignent) était imminent pour épargner des vies et éviter des malades.

Or, Macron a décrété qu’il ne fallait surtout pas fermer les écoles et laisser les parents s’occuper de leurs enfants. Il a imposé de surcroît un couvre-feu qui a mis en difficulté des millions de personnes dans l’organisation de leur vie courante.

Ce n’est qu’une fois les hôpitaux totalement débordés, les écoles contraintes de fermeture en raison du nombre de malades qu’il s’est enfin résigné à décréter un confinement… partiel, synonyme de boulot-métro-dodo au sens propre de l’expression. Il a donc poussé sa devise du « vivre avec le virus » jusqu’à l’extrême la présentant comme une performance héroïque. Selon lui, chaque jour de travail serait un jour de gagné, sans toutefois préciser pour qui. Les victimes de la maladie, en particulier du Covid long, et les parents et amis des morts l’en remercieront.

Et voici le bilan provisoire : Les deux mois « gagnés » ont coûté plus de 14 000 décès, près de 112 000 hospitalisations, dont 28 000 en réanimation, et environ 160 000 cas de Covid-19 long supplémentaires, selon les calculs de Le Monde qui a réalisé une étude « sous le contrôle de l’équipe de l’épidémiologiste Pascal Crépey, à l’École des hautes études en santé publique de Rennes ». Il faut y ajouter tous les malades non diagnostiqués et les morts indirectes pour manque de prise en charge.

Verrons nous Macron bientôt rendre des comptes ?

https://www.mediapart.fr/journal/france/180621/deces-dus-au-reconfinement-tardif-le-chef-de-l-etat-doit-assumer

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A la mémoire de Steve

Article paru dans l’Épisode cévenol numéro 21.

Dans la nuit du 21 au 22 Juin 2019 à Nantes lors de la Fête de la musique, l’intervention de la police fait tomber plusieurs personnes dans la Loire, au pied du Quai Wilson, où des Sound Systems avaient pris place pour la soirée.

La fête avait commencé comme les années précédentes. L’ambiance était toute aussi bonne. Ces dernières années, la police présente mais en retrait laissait la fête se dérouler et se terminer d’elle même. Les teufeurs fatigués quittaient les lieux tranquillement, au fur et à mesure. Jérémy se souvient être resté parfois sur le quai jusqu’en début d’après midi, le lendemain.

Mais cette année-là, le préfet de Loire-Atlantique souhaite que le son soit coupé à 4h. La plupart des DJ obtempèrent, sauf un qui, après un silence, lance un morceau bien connu : «Porcherie» du groupe Bérurier Noir.

L’intervention des forces de l’ordre commence. Les autorités disent avoir subi des jets de projectiles qui auraient déclenché cette intervention. La version des fêtards diffère  : l’offensive policière injustifiée pour disperser la foule aurait provoqué les jets de projectiles en réponse. Rien ne permet d’affirmer l’une ou l’autre version. Sur certaines vidéos, nous pouvons bien distinguer des jets de projectiles, mais l’offensive à déjà commencée.

Quoiqu’il en soit, dans cette nuit symbole de fête, de fraternité et de liberté, dans ce lieu qui se trouve au bout de l’île de Nantes dans un quartier quasiment inhabité, au bord d’un fleuve aux courants toujours tourmentés, le déploiement d’une telle force pose nécessairement question :

33 grenades lacrymogènes MP7
10 grenades de désencerclement DMP
12 Tirs de LBD 40

Des vidéos témoignent également de l’utilisation d’un pistolet à impulsion électrique (Taser) braqué sur une personne de dos et de coups de matraques portés sur des personnes au sol.

La police nie un «bond offensif» pour disperser la foule mais les vidéos montrent bien une ligne de policiers en équipements (casque – bouclier – matraque en main), avec un maître-chien, avancer dans cette direction. On entend également très rapidement et tout au long de l’intervention, des cris de personnes alertant les policiers du danger de la Loire qui se trouve derrière et leur signalant que des personnes sont tombées à l’eau à cause des «lacrymos».

A 4h30, lors de l’intervention des forces de l’ordre, près de trente minutes avant la marée basse, la hauteur de chute dans la Loire est d’environ huit mètres au niveau du Quai Wilson. La profondeur du fleuve est de près de cinq mètres.

Les eaux turbides et les courants forts, complexes et contradictoires créent des phénomènes de tourbillons particulièrement dangereux.

Les dangers du fleuve sont bien connus des Nantais et la police ne pouvait ignorer les risques d’une telle intervention sur le Quai Wilson.

Le corps de Steve Maia Caniço a été retrouvé le 29 Juillet 2019, plus d’un mois après sa disparition cette nuit là.

Rudy Burbant – Documentaire photographique et sonore sur l’impact de violences policières sur les corps et les vies. http://www.rudyburbant.fr/impact/

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Épisode cévenol n°21

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Le Putsch en marche

Article paru dans l’Épisode cévenol numéro 20.

Imaginons une tribune de généraux appelant ouvertement au putsch. Que se passerait-il? Evidemment, les protestations fuseraient de partout, les politiques, majoritairement, condamneraient, les partis d’opposition et les associations manifesteraient, les médias organiseraient des débats houleux et controversés, des sanctions tomberaient, des plaintes seraient déposées, etc.?

Eh bien 20 généraux viennent de lancer un tel appel. Le texte intitulé, Pour un retour de l’honneur de nos gouvernants est publié dans Valeurs actuelles , journal d’extrême droite, le 21 avril, jour du 60e anniversaire du putsch de généraux opposés alors à l’indépendance de l’Algérie. Tout un symbole!

Que disent ces haut-gradés séditieux actuels? D’entrée, ils préviennent: “L’heure est grave, la France est en péril, plusieurs dangers mortels la menacent”. Le mot clé est “délitement”. Qui selon eux sont responsables? Les “partisans haineux et fanatiques” qui provoqueraient “la guerre raciale” avec les termes de “racialisme”, “indigénisme” et les “théories décoloniales” (comprendre notamment les islamo-gauchistes); “l’islamisme et les hordes de banlieue” qui voudraient détacher des “territoires soumis à des dogmes contraires à notre Constitution”; la “haine” de certains manifestants (comprendre les black blocs). Selon eux, “face à ces “périls”, le gouvernement “silencieux” “louvoie”, bref, il n’agit pas. Et de poursuivre que “si rien n’est entrepris” pour protéger “nos valeurs civilisationnelles”, “l’intervention de nos camarades d’active sur le territoire national” sera inévitable, entraînant rien de moins qu’une “guerre civile” avec des “milliers de morts”. Une menace, on ne peut plus directe!

Rappelons que cette tribune a été précédée le 14 avril par un “document de travail” rédigé par seize généraux du Cercle de Réflexion Interarmées (CRI) destiné à l’ensemble des groupes parlementaires. Intitulé “Pour une stratégie globale contre l’islamisme et l’éclatement de la France” il se présente selon le JDD comme “un plan de bataille à ‘stratégie multidimensionnelle’ contre l’islamisme, l’immigration, la binationalité et la perte de repères dans la jeunesse”. Selon l’un des rédacteurs, “une guerre hybride nous a été déclarée, elle est multiforme et s’achèvera au mieux sur une guerre civile, ou au pire sur une cruelle défaite sans lendemain.”1

La publication de la tribune des généraux n’a suscité que trop peu de remous, la majorité politique s’est quasiment tue. Macron n’a pipé mot, les partis d’opposition ont regardé ailleurs ou approuvé, les grands médias ont surtout minimisé ou acquiescé. Tandis que Marine Le Pen a invité les rédacteurs à rejoindre son parti, rares sont ceux qui ont protesté: Jean-Luc Mélenchon a rappelé que la provocation à la désobéissance des militaires est passible de cinq ans d’emprisonnement et 75 000 euros d’amende et a fait un signalement auprès du Procureur de la République, qui lui ne voit pas matière à poursuites pénales!

Et voilà, qu’à peine 3 semaines plus tard, le 10 mai, on assiste à un nouveau tir de canon! Un deuxième texte, cette fois anonyme, est publié dans le même journal, par des officiers de «la génération du feu», ceux qui ont fait la guerre en Afghanistan, au Sahel et participé à l’opération sentinelle en France. Ils y défient le pouvoir qui laisserait “le communautarisme s’installer dans l’espace public, dans le débat public», (…) et «la haine de la France et de son histoire devenir la norme”. Face à la “déchéance”qui précéderait “l’effondrement”, ils incitent le gouvernement à sévir, car il y va “de la survie de notre pays”. Eux aussi se voient investis de la mission de rétablir l’ordre en cas de “guerre civile”. Mais ne sontils pas les protagonistes principaux de leur propre scénario martial?

Pour compléter la série d’interventions publiques de forces armées, rappelons que des “policiers en colère” ont adressé le 6 mai une lettre au Président dans laquelle ils exigent notamment de “procéder au bouclage des 600 territoires perdus de la République (sic!), y compris avec le renfort de l’Armée, en contrôlant et en limitant les entrées et sorties de ces zones par des checkpoints sur le modèle israélien de séparation mis en place avec les territoires palestiniens.” Cette référence aux méthodes israéliennes colonialistes acquiert une résonance particulière dans la situation actuelle d’agression généralisée sur les Palestiniens. Viseraient ils une guerre civile qu’ils ne s’y prendraient pas mieux!

Toutes ces déclarations publiques culminent dans l’appel à une manifestation, le 19 mai devant le Parlement, organisée par l’intersyndicale de policiers contre la Justice pour exiger “la mise en œuvre de peines minimales pour les agresseurs de Forces de l’Ordre”. L’érosion de l’Etat a-t-elle atteint un tel niveau que le ministre de l’Intérieur peut se permettre de participer à une manifestation au côté de factieux qui remettent en question une institution régalienne, à savoir la Justice, et ce au moment même où le Garde des Sceaux, représentant de celle-ci, intervient devant l’Assemblée?

Ces appels successifs de militaires et policiers à l’embrigadement de la justice et à une intervention militaire révèlent d’abord la faiblesse d’un Etat et d’une classe politique à la dérive qui n’ont comme principale réponse “disruptive” aux défis actuels qu’une surenchère nationaliste et sécuritaire. Pour les uns comme pour les autres les ennemis intérieurs sont identifiés (les islamistes, les racisés, les séparatistes, les islamo-gauchistes, etc.). Tous exhortent à serrer les rangs autour d’un grand narratif sur la “grandeur de la France” décliné en de multiples discours faits de valeurs, de principes, d’union, de nation etc. L’opposition, dans sa quasi-totalité, et une grande partie des intellectuels ont été happés et mis au pas.

Ne vivonsnous pas en réalité dans un état de guerre permanent? Une guerre contre les banlieues, les noirs et les musulmans, les gilets jaunes, les pauvres, les réfugiés, les luttes sociales, etc.

A jouer aux apprentissorciers fascistes, Macron et sa clique seront vite dépassés par les maîtres eux-mêmes. L’heure est grave, oui… [Tissa]

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