Le diable a changé d’adresse
Pas un jour ne passe sans que n’apparaisse dans les médias la face insipide de Jordan Bardella. Ses romances, passées, présentes, futures, son code vestimentaire, ses origines, ses prises de parole…Du Jordan Bardella à toutes les sauces, ad nauseam.
Pas un jour ne passe sans qu’un nouveau sondage (1) ne l’annonce vainqueur des élections présidentielles. Ce matraquage s’apparente de plus en plus nettement à une campagne publicitaire dont la droite anticipe l’issue avec des scénarios de désistements annoncés du type « tout sauf LFI », ce qui mécaniquement induit un soutien au candidat d’extrême droite.
Pas un jour ne passe sans que, justement, LFI ne soit dénigré, diabolisé, traité par l’ensemble des partis de l’échiquier politique comme un parti des pestiférés. Quant à la fameuse « diabolisation » du RN, elle a bel et bien sombré aux oubliettes, même si en réalité pour la droite elle n’a jamais été qu’une feinte, une posture électoraliste. Ainsi un RN rajeuni, satiné, banalisé a réussi à s’introduire dans le cercle des gens fréquentables, le patron du MEDEF va même jusqu’à lui prêter son oreille, au cas où…

Certains se sont vite frotté les mains après la découverte de « drogue de synthèse » dans les effets de Rima Hassan. Quelle aubaine pour les « Rataillon » (2) et autres fachos qui se sont empressés de piétiner avec délectation une élue LFI, Mais voilà qu’il s’agissait d’une substance légale. Dommage ! Rima Hassan est attendue au tournant de toutes façons, elle coche toutes les cases pour subir l’acharnement des plus médiocres politicards.
Tout cela me rappelle les temps douloureux du Covid. D’ailleurs on évoque bien l’idée d’un « cordon sanitaire ». Autour de qui, au fait ? LFI ou RN ? Les deux, clament en chœur la droite, dont on ne voit guère de ligne de démarcation avec le RN, le centre, la gauche rose pâle … Renvoyez-moi dos à dos tous ces extrémistes ! Sauf que le RN n’est plus considéré comme un parti extrémiste. Un consensus pervers s’est établi : Il n’est plus question désormais que de barrer la route à LFI.
Main basse sur la culture
Actuellement, quatre milliardaires notoires participent à l’assaut du champ culturel : Vincent Bolloré, Rodolphe Saadé (l’armateur de CMA-CGM détient RMC et BFM TV), Bernard Arnault (produits de luxe, Le Parisien, Les Echos) et Pierre-Edouard Stérin. S’attaquant à la racine, les trois premiers compères ont racheté, via un consortium l’École supérieure de journalisme de Paris en novembre 2024. L’affaire, considérée comme un précédent, n’a pas suscité beaucoup de réactions dans la presse, et pour cause… Cette école pourra former des journalistes sur mesure, conformes à la vision médiatique de ses actionnaires. Même si la direction s’en défend, il est difficile d’imaginer que compte tenu de ces nouveaux patrons l’enseignement ne sera pas orienté, et les contenus encadrés, voire censurés. Les étudiants sont sélectionnés par l’argent, grâce à des frais de scolarité annuels de 7 600 euros.
La galaxie Bolloré
L’offensive a débuté voici une dizaine d’années lorsque Vincent Bolloré s’est emparé d’Editis, puis de la presse « grand public ». Il lui a suffi d’allonger les millions. En vertu de la règle selon laquelle celui qui possède dirige, Bolloré dispose des pleins pouvoirs sur son tentaculaire fief comme il l’a récemment prouvé avec le limogeage brutal du PDG des éditions Grasset, Pierre Nora. Ce dernier aurait refusé de publier un récit du très réactionnaire cardinal Robert Sarah, proche de Bolloré (3).
Le milliardaire breton ne cache nullement un « projet civilisationnel » derrière ses entreprises. Son empire, qu’il gère avec ses fils, s’étend de Canal+ aux éditions Hachette, Grasset, Fayard, aux manuels scolaires, aux salles de cinéma UGC qu’il ambitionne de détenir à 100% d’ ici 2028, à la presse, JDD, Valeurs Actuelles, Géo, Capital, Voici, Paris-Match… à la télévision, CNews (4), CStar…à la radio Europe1…aux Relay Gare, etc…Les auteurs de droite et d’extrême droite, petits chouchous des éditions Fayard, peuvent se réjouir, leurs livres figurent opportunément en tête de gondole, aux côtés de l’omniprésente presse Bolloré dans les Relay Gare, réseau de vente implanté dans les gares TGV. Cette visibilité de premier choix constitue à la fois une immense manne économique et un puissant vecteur idéologique.

Du rififi entre Canal+ et des professionnels du cinéma
Dans le monde du cinéma, au moment de l’ouverture de la 79e édition du festival de Cannes, la mobilisation s’amorce enfin. Une tribune intitulée « Zapper Bolloré « signée par 600 professionnels paraît dans Libération puis sur Médiapart. Les signataires dénoncent l’emprise du milliardaire d’extrême droite, alertent des dangers de la concentration des financements sur la création cinématographique. La droite, libéralisme oblige, ne voit pas de problème. Seul un sénateur, apparenté les Républicains plaide pour la nécessité d’un » encadrement » afin d’éviter un « capitalisme débridé » mais salue la réussite de Vincent Bolloré (5). Le directeur de Canal + riposte à la tribune en annonçant le boycott des signataires et confirme ainsi le bien-fondé de leurs inquiétudes.
Le cas Stérin
L’entrepreneur Pierre-Edouard Stérin (ses sentiments patriotiques ne l’ont pas empêché de s’exiler en Belgique pour fuir l’impôt lors de l’élection de François Hollande) a fait fortune grâce à la Smart-Box. Il finance le projet PERICLES (5), think tank de soutien à des associations ultra-conservatrices dont l’objectif consiste à influencer les campagnes électorales. Notre magnat finance également des écoles et collèges d’enseignement catholique hors contrat avec l’Éducation nationale.
Catholique traditionaliste, admirateur de Donald Trump, proche du clan Zemmour, anti-IVG, défenseur d’une natalité blanche (avec femmes au foyer !), Pierre-Edouard Stérin s’est donné pour mission d’évangéliser la France, dans le sillage de son pieux copain Vincent Bolloré.
Stérin met la main au portefeuille pour divers évènements culturels populaires destinés officiellement à promouvoir le patrimoine et les produits français issus des terroirs, avec pour associé un certain Arnault Montebourg, ex-socialiste « frondeur ».
De prime abord, l’initiative peut sembler louable. Mais quand apparaît le terme « tradition », il convient de s’interroger. C’est dans l’optique de défense des traditions que « Le Canon français » été créé avec des fonds Stérin. Des banquets typiquement français sont organisés aux quatre coins du pays. On y mange ostensiblement de la charcuterie, on boit du vin, on s’amuse à la française, on porte volontiers un béret, des bretelles, une marinière pour l’occasion. Du franchouillard pur jus qui aurait comblé d’aise feu Jean-Marie Le Pen.
Point n’est besoin d’être très perspicace pour comprendre qu’il s’agit d’un affichage nationaliste qui recèle tous les ingrédients propices à une parade identitaire. Ce fut le cas lors d’un banquet à Caen, le 18 avril dernier où des propos racistes ont été enregistrés, des saluts nazis filmés. Évidemment, les organisateurs se disent apolitiques mais les participants eux ne le sont pas et l’argent provenant de Stérin ne relève pas de la pure philanthropie.
Sombre perspective
La prédation du champ culturel par les milliardaires de l’extrême droite résulte d’une démarche planifiée dont le dessein n’est autre que de saborder le multiculturalisme, tuer dans l’œuf les idées progressistes et favoriser par tous moyens l’arrivée de l’extrême droite au sommet d’un État, où Dieu, la famille, la patrie seraient des valeurs hégémoniques avec tout le cortège d’exclusions (sociale, raciale, religieuse, sexuelle…) que cela implique.
Les urnes ne feront que démontrer l’efficacité ou non de cette massive attaque sur les esprits. [Danielle]
Notes
1-Il y aurait des chapitres à écrire sur la faculté des instituts de sondage à influencer l’opinion. Parfaitement ignare dans ce domaine, je relève toutefois que le groupe Havas détient l’institut de sondage CSA, lui-même détenu à 30% par Vincent Bolloré. A méditer…
2-En langue sud, un « rataillon « désigne un petit reste de nourriture, un « rataillon » de pain, de fromage, par exemple. Ce vocable me semble particulièrement adapté au Vendéen auquel je fais allusion.
3-Le Vent Se Lève, 19 avril 2026.
4-Sur Cnews, une équipe malsaine déverse en continu un venin discriminatoire, raciste et xénophobe qui ne mérite même pas le nom de journalisme. Outre Pascal Praud, on y retrouve Michel Onfray, qui semble avoir retourné l’ensemble de sa garde-robe, et le péremptoire Mathieu Bock-Côté, le plus réactionnaire des journalistes québécois.
5-Public Sénat, 12 mai 2026.
5-Acronyme pour : « Patriotes, Enracinés, Résistants, Identitaires, Chrétiens, Libéraux, Européens, Souverainistes ». On ne saurait être plus clair.