S’opposer au passe sanitaire, et plus encore… ???

Il existe de multiples et bonnes raisons de s’opposer au passe sanitaire. Pour autant, les revendications émergeant des mobilisations hebdomadaires initiées durant l’été pour faire face à cette mesure peinent globalement à gagner en clarté et en lisibilité. Sarticulant pour l’essentiel autour d’une vision ambiguë et étriquée de la notion de liberté, les récupérations politiques peuvent dans un tel contexte aisément prendre le devant de la scène, au dépend de la construction d’une réflexion critique plus approfondie sur les enjeux politiques et sanitaires actuels.

Quel sens donner au slogan de « liberté » tant clamé au sein du mouvement anti-passe ? La notion de liberté a été souvent revendiquée au cours du temps, et a pu prendre des significations bien différentes selon le contexte, et le point de vue de qui l’a emplo. L’on peut penser aux paysans zapatistes de la révolution mexicaine au début du siècle dernier qui autour du mot d’ordre « Tierra y libertad » (« Terre et liberté ») se sont opposés de façon nette à l’exploitation exercée par une oligarchie fortunée s’accaparant l’essentiel des terres cultivables du pays. Ou encore aux réfugiés stoppés aux frontières de l’Europe inscrivant sur des banderoles les mots « Hurriya » ou « Azadi » (« Liberté », en arabe et en perse) afin de dénoncer les restrictions à la liberté de circulation leur étant faite. Mais encore, l’on peut se référer aux théoriciens du néolibéralisme qui ont justifié leur doctrine de développement économique et de libre échange hégémonique au nom de la protection de la liberté de l’individu.

Dans le cadre d’un mouvement socialement et politiquement aussi hétérogène que celui s’opposant au passe sanitaire, brandir une telle revendication sans autre forme d’argumentation ne peut au mieux que révéler une impuissance à formuler collectivement un message politique cohérent et pertinent. Au pire, laisser le champ libre à des courants politiques pourtant peu habitués à promouvoir une défense des droits sociaux fondamentaux, et leur permettre d’occuper le terrain à peu de frais grâce à des slogans vidés leur substance. Marine Le Pen d’ailleurs ne s’y est pas trompée, en lançant sans ironie la campagne présidentielle du Rassemblement National sur le thème de « Libertés, libertés chéries ». Le docteur Louis Fouché non plus, en se faisant l’apôtre de la non-vaccination et du non-port du masque à travers sa vulgate de « ré-information », tout en prêchant la liberté de ne pas se prémunir…

L’écueil semble ainsi difficilement franchissable, et il s’avère laborieux de dépasser les oppositions stériles et stéréotypées fleurissant dans les réseaux sociaux ou dans les sondages médiatiques. Ceux-ci nous retrancheraient dans une vision manichéenne laissant pour seul choix : soit d’« accepter parfois de réduire nos libertés, parce que la priorité c’est de se protéger contre la maladie », soit, à l’inverse, de considérer que « rien n’est plus important que les libertés individuelles, même notre santé et celle des autres » (Sondage Elabe 19-20 août). Pour le dire autrement, faudrait-il acter que les impératifs de santé publique ne peuvent plus s’envisager en dehors de la coupe sécuritaire ?, ou, d’une autre manière, que toute opposition aux mesures abusives prises en temps de pandémie implique la déconsidération des questions de soin ?

Face à ce dilemme abrutissant, il importe de ré-ouvrir la voie à un discours tangible permettant à la fois de se réapproprier les enjeux sanitaires actuels, mais également de s’opposer aux politiques sécuritaires et excluantes. En cela, des exemples de luttes vont dans ce sens : personnels soignants manifestant contre l’obligation vaccinale et contre les restrictions budgétaires dont souffre le système de soin depuis des années (tarification à l’acte, réduction des personnels, dégradation des conditions de travail, fermeture des lits…), employés de médiathèques refusant d’endosser le rôle d’auxiliaires de police et de restreindre l’accès de la culture pour tous (et notamment aux personnes y ayant le moins accès), travailleurs soumis au passe sanitaire se mobilisant afin de ne pas perdre leur emploi ou leur salaire et ainsi payer les pots cassés d’une gestion de crise catastrophique…

Porter une critique du passe sanitaire qui se limiterait au seul biais de la défense des libertés individuelles, c’est à dire privilégiant le libre arbitre face à l’intérêt commun, s’avérerait être au final une attaque fort peu dérangeante pour le système, car parfaitement en phase avec l’idéologie individualiste du chacun pour soi. Cela voudrait également dire renoncer à la conception d’une société égalitaire dans la prise en considération des droits à la santé de chacun. Élargir la problématique à d’autres enjeux, tels le poids des laboratoires pharmaceutiques et de leur course au gain, la levée des brevets, les inégalités Nord-Sud dans l’accès aux médicaments, ou la participation de tous dans les politiques sanitaires, instaureraient au contraire des perspectives sociales et solidaires plus conséquentes.

De surcroît, les amalgames grossiers et abjectes assimilant de facto cette mesure à des drames historiques tels la Shoah ou l’apartheid, ou érigeant ses opposants comme des « résistants » à la dictature ou au fascisme, ne peuvent que, par la tendancieuse minimisation des réalités qu’ils sous-tendent, accréditer les courants d’extrême droite déjà fortement présents. Si le caractère autoritaire et intrusif du passe sanitaire est avéré et reste à dénoncer, il ne peut s’exclure du contexte répressif actuel mené pour la sauvegarde du système néolibéral, et donc d’une critique plus large1. L’opposition au passe sanitaire, pour s’inscrire dans une continuité de luttes émancipatrices, ne peut ainsi manquer aux exigences de justice sociale revendiquées lors d’un précédent mouvement…

[Fred]

1 Après la loi « pour une sécurité globale préservant les libertés » du 25 mai 2021 et celle « relative à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement » du 30 juillet, et la loi du 24 août 2021 « confortant le respect des principes de la République », le projet de loi « relatif à la responsabilité pénale et la sécurité intérieure » actuellement en discussion est le quatrième grand texte sécuritaire fourre-tout de cette seule année 2021.

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