De crise en crise… Depuis ce fatidique jour de mars 2020 où le président déclara, voix de circonstance à l’appui, sur des antennes télévisées que nous évitions depuis longtemps, « nous sommes en guerre », on pourrait se demander « mais qu’est-ce ce qui va encore nous tomber sur la tête » ? Et nul ne peut nier, à commencer par lui, le président, qu’ on a pas mal dégusté depuis quatre ans. Mais là n’est pas mon sujet…
« Quel est votre sujet ? » Direz-vous. La macération. La macération qui s’opère dans les esprits, plus précisément.
Ce lent processus de ramollissement, de dégradation, de miasmes et d’émanations, cet affaissement dans lequel le dur écrase le mou, le liquide attaque le solide, l’arôme se mue en effluve nauséabonde. Les composants s’y fondent les uns dans les autres, sans consistance, sans résistance, sous l’influence conjuguée du temps et des éléments ambiants.
« Vous tenez des propos barbares ». Direz-vous. Mais non, depuis quelques mois Macron ne parle que d’armes, de guerre, de défense militaire, de réarmement. Récemment, il a évoqué l’urgence d’un « réarmement démographique », là, pour le coup, c’était barbare.
Le président affectionne les termes guerriers lorsqu’il s’adresse à ses concitoyens. Il nous assène qu’il faut « réarmer ». Même pour les femmes, il faut réarmer. Plaît-il ? Prendre les armes ? Avoir des enfants ? L’utérus serait devenu un fusil qu’il faut recharger ? Infâme. Ah, c’était une image, suis-je bête ! Une image Innocente ? Les images ne sont jamais innocentes. S’il faut comprendre que les femmes devraient avoir plus d’enfants dans notre pays, lui, ne peut pas ignorer que la maternité ou la non – maternité (à l’exception des cas pathologiques), relève d’un choix éminemment personnel, que son injonction civique, patriotique, politique, ou autre, est scandaleuse. De plus, à vouloir attribuer la baisse de natalité en France aux seuls problèmes de stérilité (« infertilité » dit-il gentiment), il tente d’en occulter les causes profondes. Précarité, plans sociaux en cascade, coupes budgétaires, système éducatif dégradé, fractures et clivages multiples, guerres à l’horizon. Tout individu normalement constitué réfléchirait à trois fois avant de se lancer dans l’aventure procréatrice. Faire des enfants pour trimer, la corde au coup, afin de les élever dignement, pour en faire des esclaves du capital, pour constituer un vivier de petits soldats disponibles pour une guerre qui lui semble désormais envisageable, voire inévitable. Non merci, monsieur le président.
La sémantique médiatisée est l’outil idéal, rien de tel pour préparer les esprits. Chaque mot compte, aucun ne peut être considéré comme anodin. Qui peut prétendre échapper à cet insidieux travail sur les consciences ? Ça macère, la guerre est en cours de macération, le processus semble bien avancé même. L’industrie française de l’armement se porte comme un charme. La production d’obus bat son plein apprend-t-on (1). La forte demande extérieure a propulsé la France au deuxième rang mondial des vendeurs d’armes, derrière les États-Unis. Parallèlement le pays s’est mis sur le pied de guerre. Souveraineté d’une part et juteux marchés de l’autre… La guerre en Ukraine a joué le rôle d’accélérateur d’ un mouvement enclenché en 2019, avec depuis une hausse de 47% du budget de l’armée (1). A cet arsenal meurtrier s’ajoute notre super joujou, l’aboutissement de notre technologie, notre fierté nationale, l’arme nucléaire, le fin du fin, fatale, létale , définitive. Le président promoteur de guerre gonfle ses muscles et menace même de l’utiliser contre Poutine. Comme si Nagasaki et Hiroshima n’avaient pas suffi.
La guerre c’est une affaire qui marche. Les armes représentent un marché florissant, avec un rapport de 1,8 € pour chaque euro investi selon les spécialistes qui se réjouissent de la bonne santé de notre industrie militaire (1). Celle qui crée des emplois et sème la mort. Outre les avions « Rafale », notre fleuron, nos canons « Caesar » constituent le « système le plus redouté et celui qui fait le plus de mal » (2), entendre de morts. Partout sur cette sanglante planète, de l’Ethiopie à la Syrie, du Yémen à la Palestine, de l’Ukraine au Soudan, de la Birmanie à la Somalie, partout règne la terreur, les grandes puissances se livrent à des guerres par procuration, sur les territoires des peuples innocents.
C’est acquis depuis longtemps, la mort des populations, quelles qu’elles soient, est actionnée par les dirigeants, ces « messieurs qu’on nomme grands » (3). Ceux qui ont le pouvoir de juguler l’information, d’exalter des idéaux patriotiques, d’attiser la haine et semer la confusion, ont pris soin de placer leurs propres enfants à l’abri des combats et des bombes. Les familles endeuillées, elles, recevront des cercueils parsemés de quelques misérables fleurs, assisteront, pitoyables, à des cérémonies orchestrées, et auront droit à une dérisoire médaille à deux sous. Puis, l’Histoire les oubliera. Tandis que les tyrans sanguinaires mourront de leur belle mort, couverts d’honneurs.
Albert Einstein écrivait « les masses ne sont jamais avides de faire la guerre aussi longtemps qu’elles ne sont pas empoisonnées par la propagande ». Or, nous le sommes. De gauche comme de droite… Crédité de 13 % des intentions de votes aux élections européennes, Raphaël Glucksmann, candidat « de gauche », prône sans vergogne la mise en place d’« une économie de guerre », en phase parfaite avec Macron sur ce point. En apparence ce projet fait consensus, en apparence seulement. Il ne fait pas de doute que les voix de la paix sont étouffées par le discours dominant belliciste. En France, comme à l’étranger, il faut descendre dans la rue pour se faire entendre. Y compris en Israël, où des mouvements pacifistes, certes fort minoritaires, manifestent pour arrêter le carnage à Gaza, à contre- courant du rouleau compresseur génocidaire conduit par Netanyahou.
Chez nous, réclamer un cessez-le-feu, c’est suspect en soi. Cela signifie ne pas adhérer au principe du droit à la légitime défense d’Israël, principe intégré dans la position officielle de la France. Macron a attendu début mars pour réclamer un cessez-le-feu, et encore, seulement pour laisser passer l’aide humanitaire. Autrement dit : « distribuez de la nourriture avant de continuer à tuer ». Ceux qui plaident pour la paix (hormis le RN par opportunisme ), deviennent aux yeux d’une opinion poreuse à l’influence des médias, au mieux des rêveurs arriérés, au pire des traîtres prêts à de honteuses compromissions, des « munichois » (bien que le rapprochement avec le traité de Munich ait ses limites), et enfin, paradoxalement, des soutiens du terrorisme.
Quand je pense à Gandhi, à Martin Luther King, assassinés pour avoir milité en faveur de la paix, quand je pense à Albert Einstein, Nelson Mandela, Stefan Zweig, et tant d’autres que je ne peux citer, tant la liste serait longue, je me dis qu’il faut un sacré courage pour défendre la paix. [Danielle]
1- France 24, 8 janvier 2024.
2- Revue Meta-Défense, avril 2024.
3-Boris Vian, Le déserteur.