Palestine : Renforcer la pression populaire

Dans la Bande de Gaza, après deux années de massacres et de famine, des dizaines de milliers de morts et de blessés et l’anéantissement complet de toutes les infrastructures, un cessez-le-feu est formellement entré en vigueur le 10 octobre 2025. Formellement, car en réalité, Israël bafoue tout accord et a non seulement coupé l’enclave en deux par une « ligne jaune » mouvante, en interdisant l’accès à la partie est (annexant au passage +56+ % de la Bande) mais continue de bombarder (plus de 1500 bâtiments entièrement détruits, plus de 450 tués et des centaines de blessés début décembre). Et de surcroît il empêche l’entrée de l’aide humanitaire et les organisations médicales et de secours de travailler. 37 organisations internationales seront interdites en Palestine à partir du 1er mars. Ce qui fait dire aux Palestinien.nes épuisé.es et désespéré.es par deux années de feu et de sang, que le génocide est toujours en cours.

Imposé par le Président Trump, alors que les États-Unis ont soutenu avec force les massacres dans la Bande de Gaza et continuent d’épauler le gouvernement israélien, le cessez-le-feu entre dans la logique du projet génocidaire. Après l’échec d’une entreprise dévastatrice qui aura duré deux ans, l’objectif affiché par le régime israélien est toujours le même, en employant d’autres méthodes. Derrière le projet de la « Riviera du Moyen-Orient » de Trump que des observateurs raillent comme chimérique et burlesque se cache l’intention funeste d’en finir avec la Palestine.

Le plan de Trump présenté comme un plan de paix est tout sauf une solution viable pour les Palestinien.nes : dans une première phase, la seule acceptée par les composantes combattantes palestiniennes, les otages et les dépouilles israéliens et des centaines de prisonniers palestiniens ont été échangés. Rien n’est moins sûr que la deuxième phase annoncée mi-janvier sera accomplie. Il est question de la démilitarisation de l’enclave, c’est à dire du désarmement des fractions armées et de l’installation d’un « Conseil de paix » présidé par…. Trump, rien d’autre qu’un véritable organe de gouvernance coloniale. Un gouvernement fantoche composé de technocrates palestiniens servirait de diversion. Aujourd’hui il n’est même plus question du retrait des troupes israéliennes de toute l’enclave et du déploiement d’une force internationale. Les dirigeants israéliens ont clairement affiché leur intention de ne pas évacuer la partie de la Bande occupée depuis le cessez-le-feu. La troisième phase consacrée à la reconstruction n’est plus évoquée.

D’ores et déjà le chef d’état major israélien a déclaré que la « ligne jaune » constitue la nouvelle frontière. Ce qui signifie que près de 2 millions d’habitants, dont les trois quarts survivent dans des tentes, sont cantonnés sur 160km2 (l’équivalent de la commune de Nîmes où vivent 150 000 personnes). Et aucun État ne semble condamner cette annexion.

Pour assurer la démilitarisation prévue dans la seconde phase, divers dirigeants arabes auraient exigé un mandat de l’ONU couvrant cette entreprise d’occupation militaire pour le moins illégale. Et voici que les États-Unis qui ont depuis toujours et en particulier durant ces deux dernières années utilisé leur veto contre toute condamnation des crimes israéliens, adressent au Conseil de sécurité une proposition de résolution. Adoptée le 17 novembre 2025, la résolution 2803 représente le summum de la subversion du droit international.1 Celle-ci fait sienne le plan de Trump, annexé au texte de la résolution ! Au cœur de cette entreprise machiavélique, le désarmement des combattants et le transfert des populations, la négation du génocide, l’impunité d’Israël et des États complices et l’effacement de la Palestine et du peuple palestinien. Tandis que l’exploitation des ressources est ouvertement prisée au profit d’intérêts capitalistes, l’aspiration du peuple palestinien à disposer de lui-même et de son droit à l’autodétermination est bafouée. Craig Mokhiber, ancien haut fonctionnaire de l’ONU ayant démissionné pour condamner le génocide, le dit clairement : « En adoptant cette résolution, le Conseil [de sécurité] est en fait devenu un mécanisme d’oppression des États-Unis, un instrument permettant la poursuite de l’occupation illégale de la Palestine et un complice du génocide perpétré par Israël »2.

La France n’est pas en reste. Elle a également habilement contourné le droit international en proposant avec l’Arabie saoudite lors de la réunion de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre 2025 une déclaration de règlement du « conflit israélo-palestinien », appelée « déclaration de New-York », en contrepartie de la reconnaissance de l’État de Palestine. Rappelons que lors de cette réunion de l’Assemblée générale devait être constatée la non-application de l’obligation de retrait d’Israël des territoires palestiniens occupés depuis 1967 ainsi que l’inertie des États qui n’ont pas pris de mesures contraignantes pour d’une part forcer Israël à ce retrait et d’autre part prévenir le génocide dans la Bande de Gaza. Ces obligations ont été imposées par la Cour internationale de Justice qui toutefois ne dispose pas de moyens coercitifs. Pour annihiler la portée des décisions de la CIJ, qui exigeait des sanctions contre Israël en cas de non respect de ses obligations, la déclaration de New-York adresse à la Palestine de nouvelles anciennes conditions : Reconnaissance de l’Etat d’Israël, reconnaissance de la solution de deux États et arrêt de la lutte armée. Raphaëlle Maison, agrégée des facultés de droit, professeur des universités, alerte : « Il faudrait alors reconsidérer le sens que l’Assemblée générale a, un temps, donné à sa « responsabilité permanente » s’agissant de la Palestine, et admettre qu’elle soutient désormais, en situation de génocide, une injustice majeure, sous couvert de la reconnaissance d’un État palestinien fantoche »3.

Après avoir brossé ce tableau des crimes commis par Israël et des complicités des États alliés, voyons quelques unes des innombrables initiatives de par le monde qui mettent à mal la politique et la réputation de l’État génocidaire. La campagne BDS qui a été lancée par la société civile palestinienne en 2005 a pris une ampleur sans commune mesure depuis plus de deux ans et a obtenu des résultats tangibles. S’il est nécessaire de maintenir cette pression car les acquis peuvent rapidement être remis en question, il faut également l’étendre.

L’économie israélienne tourne au ralenti pour diverses raisons parmi lesquelles la guerre menée depuis plus de deux ans qui nécessite une concentration extraordinaire de moyens financiers et humains. Des centaines de milliers de réservistes sont régulièrement réquisitionnés pour le front tandis que des dizaines de milliers d’employés dans les hautes technologies ont quitté le pays. Près de 50 000 entreprises ont fait faillite. Il en découle notamment une fuite de capitaux et une chute relative des investissements étrangers en particulier dans le secteur technologique4.

Des accords entre divers États européens et Israël sont réexaminés à l’aune du génocide en cours, les partenaires craignant des représailles. C’est notamment dans le domaine militaire que certains États ont réduit ou stoppé leurs livraisons d’armement ou leur coopération. « Le 31 juillet 2025, le gouvernement slovène a interdit l’exportation, l’importation et le transit de matériel militaire vers et depuis Israël ». (…) « Le 8 septembre 2025, le premier ministre espagnol, Pedro Sanchez, a officialisé l’embargo total sur les armes à destination d’Israël et a annoncé l’interdiction d’accueillir dans les ports espagnols des navires transportant du carburant destiné à l’armée israélienne »5. L’Écosse a suspendu le financement des entreprises de défense qui vendent des armes à Israël.

Et ailleurs, là où il n’y a pas d’embargo militaire, les dockers refusent de charger les armes sur les navires comme cela a été le cas en Italie et en France. Le Groupe de La Haye s’est quant à lui engagé lors d’un sommet en juillet 2025 à mettre fin à tous les transferts d’armes vers Israël. Ces pays sont la Bolivie, la Colombie, Cuba, l’Indonésie, l’Irak, la Libye, la Malaisie, la Namibie, le Nicaragua, Oman, Saint-Vincent-et-les-Grenadines et l’Afrique du Sud. La Turquie a ensuite déclaré qu’elle suivrait ces mesures.

D’autres pays ont pris des mesures de sanctions économiques. Jusqu’en 2024, plus de 60 % du charbon consommé en Israël provenait de Colombie. Des syndicats et des communautés ont organisé un mouvement de boycott qui a poussé le président Petro à décréter l’interdiction de l’export de charbon vers Israël6.

Des entreprises ont en raison des campagnes de boycott désinvestit en Israël : la multinationale française d’assurance AXA a été contrainte à désinvestir de toutes les grandes banques israéliennes et du plus grand fabricant d’armes israélien Elbit Sytem avant le 24 juin 2024.

C’est une grève de la faim de 73 jours de plusieurs activistes emprisonnés du collectif Palestine Action au Royaume Uni qui a fait qu’Elbit System UK, la principale industrie d’armement israélienne, a été écartée d’un appel d’offre à plus de 2 milliards d’euros destiné à la formation d’unités de l’armée britannique.

L’entreprise Carrefour, ciblée par une campagne internationale a subi quelques revers : la fermeture de ses magasins à Oman, au Koweït, à Bahreïn et en Jordanie, qui ont été remplacés par l’enseigne « Hypermax ». Carrefour ne semble pas pouvoir s’installer dans plusieurs pays d’Amérique du Sud en raison des protestations. Ses 9 magasins dans les colonies israéliennes n’ont pas ouvert au nom de Carrefour et ne vendent pas ses produits. Il est également constaté que des chaînes de supermarchés en Europe retirent des produits israéliens sans l’annoncer.

Dans le domaine universitaire et scientifique le mouvement BDS s’est considérablement intensifié en 2025 en réaction à la rupture du cessez-le-feu en mars 2025 et l’organisation systématique de la famine, sans oublier la continuation des bombardements et assassinats. « Après deux ans de guerre, Israël déplore environ mille boycotts académiques venant d’institutions américaines ou européennes »7. De nombreuses universités aux États-Unis et en Europe – Espagne, Irlande, Écosse, Pays-Bas, Norvège, etc. – ont suspendu leurs partenariats avec Israël tandis qu’en France et en Allemagne ce type de protestation est quasi inexistant. Les pressions de chercheurs et universitaires sont fortes et les autorités israéliennes s’en inquiètent. En septembre 2025, plus de mille scientifiques de l’Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN), à la pointe de la recherche sur les particules ont exigé que la collaboration avec Israël soit réévaluée. Elle concerne plus de 100 chercheurs israéliens associés.

Et la culture n’est pas en reste. Un appel a été lancé en septembre 2025 par près de 4 000 personnalités du monde du cinéma appelant à cesser toute collaboration avec des festivals, cinémas, diffuseurs et sociétés de production considérés comme complices du gouvernement israélien. Rappelons également l’initiative « Pas de musique pour le génocide » qui regroupe plus de 400 labels et musicien.nes qui refusent que leurs œuvres soient diffusées sur les plateformes de streaming en Israël.

L’entreprise d’effacement de la Palestine et des Palestinien.nes est en cours. Et en France elle est accompagnée par un arsenal répressif dont l’objectif est de criminaliser la solidarité avec le peuple palestinien. Il est d’autant plus important de dénoncer la politique génocidaire d’Israël en Palestine, d’intensifier les appels au Boycott et de s’opposer à toute contrainte judiciaire.

« Mais quelle que soit la nature de leurs collaborations ou de leurs rivalités, les États du monde entier qui tentent de terroriser les solidarités internationalistes achèvent par la même occasion de fragiliser les mythes fondateurs sur lesquels ils ont bâti leur légitimation. Par-delà les frontières de l’apartheid global, Palestine devient plus que jamais le nom d’une détermination des opprimé-es à résister pour exister et à s’unir pour se libérer. Il s’agit de bien percevoir qu’au cœur du processus de néofascisation sécuritaire, dans l’ombre de toutes les terreurs d’État, la multiplicité des solidarités en actes avec le peuple palestinien porte en elle la possibilité d’une puissance de libération mondiale »8. [Tissa]

1Pour une analyse de la résolution 2803, voir Raphaelle Maison, https://orientxxi.info/Gaza-Le-conseil-de-securite-de-l-ONU-contre-le-droit-international

2https://www.chroniquepalestine.com/conseil-securite-punit-victime-recompense-criminel/

3https://orientxxi.info/palestine-a-new-york-la-subversion-du-droit-international,8453

4https://www.france-palestine.org/L-economie-genocidaire-d-Israel-est-elle-au-bord-du-gouffre

5https://orientxxi.info/Le-droit-international-apres-Gaza

6https://www.terrestres.org/2025/12/11/la-fabrique-dun-boycott/

7https://orientxxi.info/En-Europe-des-sanctions-inedites-contre-Israel

8Mathieu Rigouste, La guerre globale contre les peuples, Mécanique impériale de l’ordre sécuritaire.

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Épisode cévenol n°47

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Gardanne, à boue et à bois

Gardanne est-elle abonnée aux industries écocidaires ?

Le feuilleton des boues rouges se poursuit avec la mise en examen de la société Altéo dont, « (…) avec l’indulgence de l’État et malgré les dénonciations des défenseurs de l’environnement et les alertes des scientifiques, l’usine de Gardanne (…) a rejeté en mer près de 30 millions de tonnes de boues de coloratio rouge (…). » (le Monde, janvier 2024)

C’est sans doute la même indulgence qui a permis à la centrale « biomasse », également installée à Gardanne, de redémarrer sans que les études d’impact obligatoires aient été réalisées, mais avec un engagement financier de l’État de 800 millions d’euros (voir l’article détaillé dans le numéro 45 de l’Épisode Cévenol).

Et voilà que dans ses conclusions (tout aussi indulgentes), rendues le 15 juillet dernier, « La Commission chargée de l’enquête publique émet un avis favorable au complément à l’étude d’impact prenant en compte les effets indirects de l’approvisionnement en bois de la centrale biomasse GAZELENERGIE (…) ». i

  • 2086 contributions ont été recueillies, dont 86% de citoyens, que la commission nomme « particuliers »…
  • 30% ont été jugées « hors sujet » (probablement celles qui ont voulu évoquer, entre autres, le scandale de l’énergie perdue, appelée « énergie fatale » – ces gens ont décidément un drôle de vocabulaire. La commission, dans ses conclusions, se contente de regretter sa non-utilisation.)
  • les thèmes les plus évoqués sont la gestion de la ressource à 21%, l’impact sur les milieux naturels à 17%, le bilan carbone à 13%.

Sur ce dernier point, sur la base du scénario de fonctionnement annuel de 5 000h présenté dans le dossier, l’intensité carbone serait de 234 kgCO₂e/MWh. À comparer avec une centrale au gaz (418), une centrale photovoltaïque (30), une centrale éolienne (10) et une centrale nucléaire (6).

Du bois dont on fait les pipeaux

L’avis de la commission d’enquête est assorti de 5 réserves et 4 recommandations, dont celle-ci :

« Les sociétés d’exploitation forestière sont contrôlées lors des chantiers par le donneur d’ordre, généralement un GFP Gestionnaire Forestier Professionnel en forêt privée et par l’ONF en forêt publique. »

Dommage, les Gestionnaires Forestiers Professionnelshabilités à effectuer ces contrôles sont bien peu nombreux dans la région (un seul en Lozère, aucun dans le Gard, ni dans l’Hérault) …

Quant à l’ONF, ses effectifs sont passés de 15 000 travailleurs en 1985 à moins de 9 000 en 2020, et la Macronie vient d’y recaser, au poste de présidente, une lobbyiste qui compte parmi ses clients… La Fédération Nationale du bois ! (Mediapart, 25 août)

Et les contrôles préconisés le sont sous forme d’engagements, de « chartes », aucunement contraignants puisqu’il n’est nulle part question de sanctions. L’indulgence est sans limites…

Pour l’association Canopée, « la forêt souffre avec les premiers effets des changements climatiques et sa croissance ralentit. Le puits de carbone est en baisse. Augmenter la récolte n’est pas la solution. A récolte constante, nous proposons plutôt d’accroître la part des produits bois à longue durée de vie avec une transformation sur notre territoire. »ii

Là encore, le gouvernement fait preuve d’indulgence en assouplissant l’encadrement du label bas carbone (Le Monde, 4 septembre).

Capitalisme décomplexé : exploitation, rentabilité, exportation…

La forêt n’est jamais vue comme un écosystème vivant, mais comme une ressource économique, gisement d’un matériau destiné à être avalé par la grande gueule de la centrale. Qu’importent les services écologiques rendus par ce milieu si riche en biodiversité, pour la Commission d’enquête il faut « organiser le regroupement des propriétaires forestiers privés, afin que leurs parcelles puissent disposer d’un document de gestion durable et que l’exploitation en devienne rentable. »

Quand même, une suggestion (et une information) : « (…) le bois déchet est une ressource à retenir. En effet, l’ADEME indique qu’en 2023, 566 189 tonnes ont été collectées dans la région PACA. La quasi-totalité de ce gisement est exportée en Italie et Espagne. »

Le chemin vers des territoires autonomes est encore long : abîmer la forêt, c’est entraver les pratiques de subsistance, telles que décrites par les sociologues Geneviève Pruvostiii et Fanny Hugues qui souligne que « ces pratiques sont particulièrement rendues possibles par la proximité de bouts de forêts, terrains et jardins(…). »iv

[Marie Motto-Ros]

i https://www.hautes-alpes.gouv.fr/Actions-de-l-Etat/Environnement-bruit-risques-naturels-et-technologiques/Participation-du-public-Enquetes-publiques/Enquetes-environnementales/Biomasse-de-la-Centrale-de-Provence-sur-les-communes-de-Gardanne-et-Meyreuil

ii https://www.canopee.ong/campagnes/encadrer-les-bioenergies/

iii Geneviève Pruvost, 2021, Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance, La Découverte, Paris.

iv https://www.territoires-audacieux.fr/reportages/2025/08/14/debrouilles-rurales-modestes-economie-ecologie/

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S’opposer à la centrale à biomasse de Gardanne

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Jusqu’où peut nous mener la brutalisation inhérente aux rapports sociaux capitalistes ?

Épisode cévenol a déjà consacré plusieurs articles sur la montée de l’extrême droite en France. La problématique ci-dessous essaiera d’en cerner le terreau (on est tenté d’en dire le fumier !) fertile, ce que l’on pourrait dénommer comme un fascisme d’ambiance, en ce sens que cette « montée » n’est pas le seul effet de la propagande d’extrême droite (Bolloré, RN), mais prend sa source dans la crise existentielle-historique, celui de l’absence de perspectives d’auto-transformation de la société, qui conduit à coller aux « valeurs » des maîtres.

– I –

Un fait divers de société n’est pas automatiquement porteur de sens historique. Cependant, la « mort en direct » du streamer Jean Pormanove, le 18 août dernier, n’est pas passée inaperçue. Le principe de cette mise en spectacle qui a finalement plus ou moins dérapé (la victime ne serait pas morte de coups reçus mais de son mauvais état de santé !), était que ce streamer tirait ses revenus des scènes de maltraitance (au bas mot), commises par ses « complices » sur lui-même devant caméras, par leur diffusion instantanée payante auprès d’abonnés (« C’était pour le taf » d’après un proche, recueilli par “Libération” du 23 août 2025). Car il y avait un public, de près de 500 000 abonnés, pour se repaître de violence et de domination, dont les protagonistes assuraient lors de l’enquête, que tout était scénarisé. Le tout se déroulant dans un quartier déshérité de l’agglomération niçoise.

Mais ce n’est pas réservé au “bas” de la société. Dans ce registre, les hautes sphères aussi s’y mettent en scène comme nous le rapporte Naomi Klein – dont on avait apprécié à l’époque le livre « la Stratégie du choc » -, en compagnie de Astra Taylor, dont l’analyse « The rise of end times fascism », parue dans The Guardian le 13 avril 2025, a été publiée en français sur le site “Terrestres” (« La montée du fascisme de la fin des temps »). On y apprend « les nombreuses séances photos sadiques-chics de la secrétaire à la Sécurité intérieure Kristi Noem, qui pose tour à tour sur un cheval à la frontière américano-mexicaine, devant une cellule de prison bondée au Salvador ou brandissant une mitraillette lors de l’arrestation d’immigrants en Arizona ».

– II –

Quand le chef d’État français méprise à l’envi le bas de l’échelle sociale, qu’on se rappelle : « Dans une gare, on croise des gens qui ne sont rien », après avoir tant vanté « les premiers de cordée », il fait écho au PDG de France Telecom qui, pour mieux assurer la privatisation dans « Orange », avait planifié une vaste suppression d’emplois en donnant à sa hiérarchie la consigne « qu’ils partent par la porte ou par la fenêtre », ne pouvant sans doute prévoir que des salariés en burn out finiraient par se défenestrer effectivement. Le plus inquiétant et qui avait été relevé à l’époque, c’est que le climat général de peur avait même inhibé des gestes élémentaires d’entraide psychologique entre salariés, rivés au pauvre espoir de pouvoir passer entre les gouttes. De même, en France, un appareil de répression surdimensionné peut mutiler, devant caméras, de manière sadique des manifestants sitôt qu’ils sont en dehors des rituels pré-écrits.

Mais même dans la vie futile du divertissement, une télé-réalité conclut chaque épisode par le vote des participants pour éliminer le perdant de la semaine permettant de sacrer plusieurs semaines plus tard, le vainqueur final. Singulière illustration du vote démocratique ! Dans d’autres loisirs consommés “à domicile” l’industrie du porno fait de la domination sexuelle unilatérale, consommée par le voyeur, son fond de commerce.

Par ces différentes dispositions s’étend une néo-culture (?) du “plus fort”, ce à quoi la colonisation de la sphère publique par les joutes sportives a aussi apporté sa contribution. Au bout du compte, le harcèlement entre adolescents témoigne de la propension à vouloir rabaisser l’autre ou tout du moins à se créer un bouc émissaire sur qui concentrer la détestation de ce qu’on vit. C’est que l’envoûtement algorithmique des réseaux sociaux ramène toujours plus vers des stimuli binaires et des jugements sans nuance, dont l’extrême droite fait son miel…

– III –

Il y a peut-être des niveaux d’analyse en termes d’héritage géopolitique (culpabilité de l’Europe par rapport à la Shoah, volonté d’enfoncer un coin occidental dans l’aire arabo-musulmane…) qui peuvent expliquer la passivité de la sphère occidentale-démocratique à l’égard de l’acharnement à la destruction et au génocide de l’État d’Israël à Gaza. Néanmoins la part inconsciente, spectre de la culture décadente, est la fascination de la puissance et du « plus fort » ce qui a poussé à relativiser à l’extrême la réaction spontanée nécessaire à tout faire pour empêcher le tort atroce commis contre les faibles par cette punition collective : la cruauté pratiquée à grande échelle par l’État d’Israël, allié des pays occidentaux, délivre un message universel et démonstratif délivré aux populations de ce qui peut leur arriver éventuellement.

La guerre à Gaza est vite devenue une vitrine d’opérations militaires en milieu hostile dont ont pu se repaître tous les états majors militaires de la planète, et inversement, un test « grandeur nature » pour mesurer jusqu’où les populations périphériques, spectatrices devant leurs écrans, parviendraient à se résigner en en consommant la barbarie tout en restant passives.

L’état de guerre et le glissement mécanique vers un exécutif d’urgence conduit à l’apogée de la brutalisation des rapports sociaux… Au point de se demander si le pouvoir n’a pas besoin de l’état de guerre pour éliminer tout dissensus.

– IV –

Un fantôme dans la machine hante les acteurs économiques : ce gain de survaleur indispensable comment l’extraire de la concurrence sur le marché ? Quand la compétition économique devient plus intense entre les entreprises qui sont sur le même créneau ou entre celles-ci et leurs sous-traitants pressurisés, et a fortiori sur les salariés assujettis à une productivité maximale, cette tension diffuse dans toute la société. Malheur aux perdants !

La bonne décision au bon moment devient le préalable fantasmatique de la réussite. La figure du décideur génial prend corps qui sait trouver des solutions et pour ce faire ne s’embarrasse pas de détails ou de “stériles” arguties sur les causes et les effets (tant il est vrai que la technologie résoudrait tout !), positionnement anti-écologique par essence.

La pulsion d’efficacité broie scrupules et doutes méthodiques. L’autoritarisme devient désirable quand toute discussion démocratique est assimilée à une perte de temps. Comme les convulsions économiques paraissent sans fin, la surestimation du moment de la « décision » (Krisis en grec) pour définir une solution crée un vertige d’accélération partagé par tous les acteurs. La surenchère permanente disloque les repères mentaux et blinde les sensibilités. La méfiance à l’égard de la « nature humaine », devenue suspecte d’inadéquation au monde prodigieux des réussites technologiques, s’incarne dans le rejet de la figure des perdants et des dépossédés. La misanthropie de la pensée réactionnaire devient proportionnelle à la puissance sociale acquise et la classe dirigeante penserait volontiers que « tout ce qui rampe sur terre doit être gouverné par les coups », tant la plèbe lui devient un fardeau.

À la désorientation des populations ballotées d’une crise à l’autre, d’une information anxiogène à l’autre (empoisonnement chimique, dérive climatique), ce futur sans avenir ressuscite des mythes compensateurs du passé : nationalisme, virilisme dont des noyaux activistes décomplexés donnent le signal d’un renouveau offensif.

– V –

Faute d’une boussole dissidente en bas de la société, une vague a pris corps qui sanctifie la loi du plus fort, répudie toute hésitation, fait l’apologie de la volonté, culpabilise les pauvres de leur situation, idolâtre une communauté imaginaire au nom de quoi exclure, etc.

Le sadisme et la cruauté deviennent les expressions abouties de la non réciprocité, comme si le frottement social était devenue stérile à surmonter des disparités sensibles. Le mépris de l’autre devient la condition de la conservation de soi. Faute de pouvoir imaginer une sortie de cette domination cadenassée, les énergies se raidissent et se retournent vers les solutions les plus enviables, c’est-à-dire les plus valorisantes « du côté du manche », ou tout au moins en en reprenant la vantardise. Les dépossédés le sont aussi de ne pas pouvoir entrevoir quelque chose d’autre, et se retournent vers leurs maîtres ou de nouveaux apprentis-sorciers pour les diriger, car, n’est-ce pas, vaut mieux se fier aux plus malins (Trumpisme) !

Pour que cette déferlante prétende à l’hégémonie, il a fallu antérieurement que s’affaisse le point de vue révolutionnaire que la société peut consciemment s’auto-transformer. C’est qu’au profit du messianisme du progrès technologique providentiel, a été éludée la prise en compte des deux grandes béances de l’histoire humaine : le fait que les humbles s’en remettent à des pouvoirs dont ils deviennent les subordonnés ; et que l’échange entre les différentes activités humaines soit médié par la valeur abstraite de l’argent, moyen qui devient sa propre fin à travers le prêt à intérêt et la spéculation, jeu sur le prix.

S’il n’y a pas, certes, de solution toute faite, il y a des pistes sûres pour que les collectivités en lutte prennent confiance en elles-mêmes : se coordonner avec des délégués mandatés et révocables à tout moment ; refouler la compétition en étendant l’entraide ; rejeter la séduction des soi-disant facilités apportées par le déferlement technologique.

Tristan Vebens, dimanche 1er novembre 2025

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Épisode cévenol n°46

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« Exterminez toutes ces brutes ! »

La solidarité vitale avec le peuple palestinien face au génocide

La Palestine ? Ne m’en parle pas…! C’est si terrible ce qui s’y passe… Ce « conflit entre Israël et les Palestiniens » n’a que trop duré. Il est tellement complexe et dure depuis si longtemps… Ne peuvent-ils pas s’entendre enfin ? … Et, entre nous, les Palestiniens, ne sont-ils pas un peu responsables de ce qui leur arrive ? Mais bon, c’est vrai que maintenant ils vivent l’enfer à Gaza… La famine…

Dis, que pouvons-nous faire, nous ? Deux ans que ça dure… Je me sens si impuissant.e. De toutes façons, Israël s’impose et aucun État ne peut s’interposer si ce n’est les États-Unis, alors la France…

Et puis c’est quand même un peu loin de nous tout ça, cela ne nous concerne pas vraiment. Et puis, il y a tant d’autres conflits, on ne parle ni du Congo, ni du Soudan par exemple.

En réalité, je ne supporte plus de voir tout ça, cette violence, cette misère, j’en suis malade. Je n’en dormais plus. Alors, il faut que je me préserve. Du coup, c’est vrai, je ne suis plus vraiment les infos sur la Palestine.

Mais je suis de tout cœur avec ceux qui manifestent … De tout cœur !

Enfin, Macron vient d’annoncer qu’il reconnaîtrait l’État de Palestine ? Bon cela n’arrêtera pas le massacre mais n’est-ce pas déjà un pas en avant ? Un moyen de pression ? Tu ne sembles pas convaincue…

Qui n’a pas entendu ces propos de personnes qui se disent pourtant sensibles au sort réservé aux Palestiniens ? Tout en étant à la fois touchées et compatissantes, ces femmes et ces hommes expriment une forme de lassitude. Entre mauvaise conscience et malaise, apitoiement et indifférence, transparaît surtout une volonté d’en finir et d’oublier. Ne plus être confrontées à ce sujet pénible et pesant. Mais, en exprimant leur désarroi n’est-ce pas surtout d’elles-mêmes qu’elles parlent ? Et derrière ces lamentations contrites, les crimes d’Israël finissent par être relativisés pour finalement disparaître.

Et voilà qu’il faudrait presque s’excuser de continuer de parler de la Palestine. Karim Kattan, écrivain palestinien, dans un poème, surjoue à peine une personne désabusée qui soupire : « on a tout essayé, je suis pleine, pleine, pleine d’empathie, si pleine que j’en crèverais — cependant, il faut finir, il faut, donc… finissez-les… mais poliment, de grâce, poliment ».1

« Exterminez toutes ces brutes » clame Kurz, personnage central du récit glaçant de Joseph Conrad, « Au cœur des ténèbres », dans lequel la barbarie des premiers négociants et militaires arrivés au Congo à la fin du 19e siècle est exposée de manière crue. Cette injonction fait aussi écho au livre de Sven Lindqvist puis au film de Raoul Peck qui tous deux revisitent de manière radicale le colonialisme et le racisme exterminateurs européens.

Comment ne pas faire de parallèle avec la Palestine ? Pour certains de manière explicite, pour d’autres, indirecte et suggérée, la Palestine n’est autre qu’un repaire de brutes, de terroristes, de sauvages qu’il faudrait anéantir. Les plans d’aujourd’hui sont tout aussi brutaux que ceux qui forgent l’histoire des États-Unis et les projets colonialistes européens. Qui aurait pu envisager le projet de « Riviera du Proche-Orient » promu par le président Trump il y a quelques mois ? Et pourtant un document de l’establishment étatsunien filtré fin août prévoit ce plan criminel et délirant sur les montagnes de cadavres de la bande de Gaza en ruine.

Dévastée, elle deviendrait quasiment un « territoire sous tutelle » des États-Unis placée sous contrôle de mercenaires occidentaux dans la pure tradition coloniale. Le trust « Gaza Reconstitution, Economic Acceleration and Transformation Trust » (GREAT Trust) gérerait la Bande de Gaza pendant une période d’au moins dix ans. Selon ce programme, à l’issue de la phase de déblaiement des décombres et des explosifs, il est prévu de lever des fonds à hauteur de 100 milliards de dollars pour la construction de complexes hôteliers de luxe, de centres de données IA et de « villes intelligentes ». Ce projet invraisemblable nécessiterait toutefois que la Bande de Gaza soit vidée de la majorité de ses 2 millions d’habitants. Cette partie du plan est actuellement déjà mise à exécution par le gouvernement et l’armée israéliens avec l’armement états-unien et européen.

Quant aux palestiniens sur leurs terres ancestrales, à certains il sera proposé un logement permanent dans l’un des nouveaux immeubles résidentiels, logement qu’ils ne pourront payer. Et s’ils quittent « volontairement » l’enclave, chacun de ces « volontaires » recevrait 5 000 dollars et des fonds pour se nourrir (pendant un an) et payer son loyer ailleurs (pendant quatre ans). À long terme, il est promis qu’« une communauté palestinienne réformée et déradicalisée » pourrait prendre la relève sans qu’il soit toutefois question d’État palestinien.

Une majorité de Gazaouis devra néanmoins être expulsée de force. Les bombardements incessants et la famine ont pour objectif de les pousser à partir vers des lieux déjà établis. Donald Trump, au comble du cynisme transactionnel, envisage de reconnaître l’État sécessionniste du Somaliland en contrepartie de l’accueil des déportés palestiniens. Il est aussi question du Soudan du Sud vers lequel les États-Unis déportent déjà des migrants indésirables. Aussi fou que terrifiant ce plan pourrait-il être réalisé ? Il appartient à tous de contribuer à son échec.

La Palestine concerne chacun.e d’entre nous. Le projet centenaire de sa colonisation est le fait des puissances occidentales. Les dirigeants européens relayés par les Étasuniens depuis la fin de la seconde guerre mondiale n’ont jamais abandonné leur stratégie de contrôle de la région. Cette volonté mise en œuvre dès la fin de l’Empire ottoman après 1918 a pris diverses formes et s’est concrétisée notamment par le soutien actif au projet sioniste. Les régimes britanniques et français ont ainsi toléré la colonisation rampante de la première moitié du 20e siècle. Ce sont les occidentaux qui ont ensuite porté devant l’organisation des Nations Unies, le plan de partage qu’ils ont voté en novembre 1947. Ce vote a donné lieu à la tristement célèbre résolution 181, rejetée par les Palestiniens en raison de son caractère fondamentalement injuste et illégitime.

Ces États colonialistes ont assisté sans réagir à la déportation de plus de la moitié de la population palestinienne. Cette Nakba – catastrophe majeure – a été orchestrée à coups de massacres, de destructions de villages et de liquidations par les milices sionistes. Ces mêmes puissances ont approuvé la proclamation de l’État d’Israël en mai 1948 en violation des résolutions de l’ONU. Les membres permanents occidentaux du Conseil de sécurité de l’ONU couvrent depuis la colonisation continue des terres palestiniennes, l’incarcération de milliers de Palestiniens, l’anéantissement des infrastructures dans la Bande de Gaza mais aussi en Cisjordanie. Ces mêmes démocraties néocolonialistes sont de plus en plus nombreuses à reconnaître Jérusalem comme la capitale d’Israël, en violation ici aussi, du droit international.

Au-delà, de la solidarité avec son peuple nié, spolié et massacré, la Palestine concerne l’humanité toute entière car elle constitue le laboratoire d’un mode de gestion autoritaire ultraviolent qui un jour pourrait être mis en œuvre ailleurs. Et, pourquoi pas, ici-même… Ne laissons pas exterminer et déporter les Palestiniens. Ne nous détournons pas du peuple de Palestine. Défendons la justice et la morale, appuyons le combat palestinien pour la libération et l’autodétermination. Il y va du destin de tous. [Tissa]

1 Karim Kattan, Quand minuit vient, 25 février 2024, https://aoc.media/fiction/2024/02/24/quand-minuit-vient/

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Autogouvernement indigène au Michoacán

Helena Vari Ortega Prado soutient depuis longtemps les luttes et processus pour l’autonomie des peuples indigènes dans l’état du Michoacan, au centre-ouest du Mexique. De passage en France, elle a fait escale le 31 juillet à la Maison Mazel à Saint Jean du Gard, pour une présentation organisée par Terres Vivantes en Cévennes. L’occasion pour une interview.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, peux-tu replacer les luttes indigènes du Michoacan dans le contexte mexicain ?

Il y a trois éléments de contexte importants pour comprendre ce qui se passe au Michoacan. Le premier, c’est que le Mexique est un état fédéral, avec des régions appelées états, comme le Michoacan, qui disposent d’une autonomie plus grande que celle de vos régions en France. Jusqu’à il y a peu, il y avait donc trois niveaux de gouvernement : fédéral, étatique (équivalent de régional en France), et municipal (les municipios, équivalent des communautés de communes).

Le deuxième élément, c’est le niveau très élevé de violence et de corruption, avec ce qu’on appelle le narco. C’est un système de crime organisé, qui tourne bien sûr autour du trafic de drogue, mais qui fait aussi de l’extorsion, du trafic d’êtres humains, ou de l’exploitation illégale de ressources, notamment la forêt au Michoacan. La violence est aussi courante contre les militant.es, qu’ils soient syndicalistes, sociaux, indigènes.

Le troisième élément, c’est le racisme systémique du Mexique. La colonisation a écrasé les peuples indigènes, et après l’indépendance les élites ont voulu « intégrer » ces peuples, en leur imposant la langue et la culture espagnoles. Mais ils ont toujours résisté et ont réussi à conserver de façon plus ou moins marquée leurs langues, cosmovisions et pratiques organisationnelles. Mais ils restent au bas de l’échelle sociale mexicaine. Au Michoacan, il y a cinq peuples : purhépecha, mazahua, náhuatl, otomí, pirinda-matlazinca. Il faut souligner qu’il n’y a pas d’homogénéité politique ou culturelle entre ces peuples, mais ils partagent la même oppression pour être indigènes.

Les peuples du Michoacan ont gagné certaines victoires juridiques et politiques ces dernières années. Peux-tu revenir sur l’origine de ce processus ?

Au Michoacán, il y a toujours eu de fortes résistances des peuples indigènes, et des communautés1 qui se sont gouvernées en rupture avec le système officiel mexicain. Mais cette autonomie était limitée dans la pratique, notamment à cause du manque de ressources financières.

Mais en 2011, les événements ont pris une autre tournure, avec le soulèvement de la ville de Cherán sur le territoire du peuple purhépecha. Cherán connaissait une situation difficile, avec beaucoup de violence liée au crime organisé qui exploitait les forêts du territoire de façon intensive et illégale, avec le soutien des partis politiques corrompus. Le 15 avril 2011, un mouvement autonome se déclenche, emmené d’abord par les femmes de la communauté, pour mettre fin à cette situation. Le mouvement prend rapidement, et des barricades sont installées autour de la ville, gardées jour et nuit. C’est ce qu’on appelle «autositio» : personne n’entre et sort de la communauté, ce qui permet de contrôler ce qui se passe.

Le mouvement exige d’abord l’arrêt de la déforestation illégale et de ce système de corruption, mais les revendications s’élargissent rapidement pour aboutir à une revendication d’autonomie, qui va être accompagnée juridiquement par un collectif d’avocat créé pour l’occasion, le collectif Émancipations.

Quelles sont les victoires juridiques gagnées dans ce processus ?

Des victoires ont été obtenues devant le TEPJF (Tribunal Électoral du Pouvoir Judiciaire de la Fédération), puis des changements ont eu lieu dans la constitution de l’état du Michoacan et dans la constitution nationale, mais ce serait trop long de tout détailler. L’important, c’est que ces changements ont permis à Cherán et d’autres communautés de se gouverner par ce qu’on appelle les us et coutumes,c’est à dire un système traditionnel et autonome de gouvernement local, où les partis politiques n’ont aucune place. Ce droit était déjà reconnu auparavant, mais très peu appliqué officiellement sur le terrain. L’autogouvernement indigène est ainsi devenu officiellement le quatrième niveau de gouvernement. Et surtout, les communautés ont gagné le droit de recevoir directement le budget qui leur est dû de la part des niveaux de gouvernement étatique et fédéral, sans passer par le niveau des municipios où cet argent se perdait dans la corruption. Cela leur permet d’avoir des moyens financiers nécessaires à l’exercice de l’autogouvernement.

Les derniers changements constitutionnels donnent aussi plus de droits aux peuples indigènes, en termes culturels, sociaux, politiques, etc. par exemple le mariage forcé des adolescentes est formellement interdit, et il y a obligation de consulter les peuples indigènes sur les décisions politiques qui les impactent. Ces avancées sont majeures. Bien sûr ces changements ne sont pas parfaits, il reste beaucoup à faire, notamment sur la question du contrôle territorial. C’est un vaste sujet, avec des conflits entre communautés hérités des délimitations territoriales arbitraires de la colonisation. Il faut aussi insister sur les luttes politiques, qui ont soutenu les luttes juridiques, avec blocages de route, manifestations, blocages de réunions gouvernementales, etc. Tout ce processus est intense et semé d’embûches !

En plus des changement juridiques et législatifs, il y a eu un changement politique au Michoacan, car tout cela s’est fait avec le soutien du gouverneur actuel, ce qui est très rare qu’un gouverneur soutienne les peuples indigènes ! Il a par exemple remodelé la Commission Étatique (du Michoacan) pour le Développement des Peuples Indigènes (CEDPI), en y nommant des personnes issues des communautés, du collectif Émancipations, ou des personnes soutenant activement la lutte, comme moi qui travaille maintenant pour cette commission.

Et concrètement, c’est quoi l’autogouvernement indigène ?

Je répète, il y a toujours eu des communautés indigènes organisées selon les us et coutumes. Mais à part dans les communautés zapatistes, cette organisation était limitée par le manque de cadre juridique, de moyens financiers et par la pression exercée par les partis politiques. Les choses sont un peu plus claires maintenant, car les communautés peuvent faire reconnaître officiellement leur autogouvernement.

Chaque communauté s’organise comme elle veut, mais la plus haute instance est toujours l’Assemblée générale, rassemblant tou.tes les habitant.es. C’est elle qui prend les grandes décisions, et qui désigne les représentant.es qui vont exercer les cargos, c’est à dire les charges ou les postes. Il n‘y a plus un maire élu, mais des conseils rassemblant parfois jusqu’à 100 personnes ! La gestion du pouvoir est donc très collective. Et il faut bien souligner que les personnes sont désignées, elles ne se présentent pas : c’est l’Assemblée qui propose des noms, en fonction des compétences et de l’engagement des gens. C’est difficile de refuser, car c’est à la fois un honneur et une obligation de travailler pour la communauté. Ce système permet d’éviter la personnalisation et la professionnalisation des responsabilités politiques.

L’Assemblée désigne aussi les postes de « sécurité », car il n’y a plus de police « extérieure », chaque communauté élit sa propre force de sécurité qui au Michoacán s’appelle souvent Rondas Comunitarias, rondín, Kuari ou Kuaricha.

Avec le presupuesto directo (budget direct) dont je parlais tout à l’heure, les communautés ont augmenté significativement leurs ressources, et peuvent ainsi investir dans ce qui leur semble important : infrastructures de santé, d’éducation, de sécurité, de conservation et récupération du territoire, gestion des ressources naturelles, priorités matérielles, sociales, culturelles, etc.

Tout cela donne une organisation sociale, politique, culturelle très particulière et plutôt enthousiasmante !

Quels sont aujourd’hui les défis pour ce processus ?

Déjà, comme je l’ai dit, tout n’est pas parfait, et le processus est toujours en construction. Il y a toujours des tensions, beaucoup de violence des narcos, de la corruption à plein de niveaux, ce qui complique les processus d’autogouvernement. Et il y a des sujets, comme le contrôle territorial, qui vont demander de nouvelles batailles politiques et juridiques.

Il faut aussi préciser qu’il existe plusieurs mouvements au Michoacán, qui chacun rassemble des communautés indigènes, avec leurs propres représentants, leurs propres façons de faire et des différences de points de vue : le Frente por la Autonomía, le Consejo Supremo Indígena, et des communautés « indépendantes », par exemple. Il n’y a pas d’homogénéité du mouvement, ce qui peut être une force comme une faiblesse.

Enfin, je mentionnais le soutien du gouverneur du Michoacan à ce processus. Ça a été une chance, mais le jour où il sera remplacé par un gouverneur moins sensible à ce sujet, les choses se compliqueront sûrement. [Joce de Terres Vivantes en Cévennes]

1. Les villages des peuples indigènes sont généralement appelés communauté.

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Semer les graines de l’autonomie

Le 5 juillet dernier était organisée une table ronde intitulée « Semer les graines de l’autonomie » dans le cadre des rencontres d’été de l’association Abraham Mazel à Saint Jean du Gard. Voici ci-dessus un entretien autour de l’intervention de l’un des membres du collectif Terres Vivantes en Cévennes sur la question de l’autonomie.

EC : L’autonomie est une notion vaste qui peut prendre des sens différents. Peux-tu pour commencer prendre quelques exemples pour la définir ?

Tvec : Oui, on peut penser par exemple :

– aux peuples colonisés qui se sont soulevés face aux empires occidentaux pour reprendre leur autonomie politique et leur indépendance,

– aux luttes ouvrières comme le mouvement « autonome » italien des années 60/70 qui s’est organisé en dehors du cadre habituel des syndicats et du parti communiste pour mener ses propres actions et revendications, sans représentants,

– aux communautés paysannes de l’époque médiévale qui se sont opposées à l’État, à la Noblesse et au Clergé pour le maintien de la gestion des communaux et des droits d’usages collectifs, et donc préserver leurs moyens de subsistance,

– ou tout simplement à un enfant qui devient « autonome » et qui petit à petit se passe de ses parents pour faire ses propres choix et mener sa vie.

EC : Le collectif Terres Vivantes en Cévennes s’est depuis sa création intéressé à la notion d’autonomie, plus particulièrement en lien avec la question de la subsistance, qui est liée à l’autonomie alimentaire, l’installation de paysan.es, la défense des terres agricoles, les luttes contre les projets destructeurs et d’accaparement de ressources… De quelle manière articuler de manière théorique toutes ces questions là ?

Tvec : Plusieurs rencontres publiques ont été organisées avec différents intervenant.es et ont permis préciser la notion.

Aurélien Berlan, philosophe et auteur du livre « Terre et Liberté », montre que dans la plupart des conceptions occidentales de la liberté, qu’elles soient libérales ou socialistes, être libre suppose d’être « délivré » des nécessités de la vie. Donc le fait de se débarrasser des tâches jugées pénibles et ennuyantes : produire sa nourriture, se procurer de quoi se chauffer, se loger, faire le ménage… Mais pour obtenir cette liberté, on se repose sur autrui (esclaves, serfs, ouvriers, femmes, peuples des pays colonisés…). Il précise : « Si la liberté suppose de se décharger sur d’autres des nécessités de la vie, pour se consacrer à des activités jugées plus intéressantes ou réjouissantes, alors elle repose en fait sur la domination. Car il faut alors faire faire à d’autres ces tâches nécessaires qu’on ne veut pas assurer soi-même. Or, « faire faire » est la formule même de la domination sociale, qui repose toujours sur la séparation entre les exécutants qui font et les dirigeants qui disent à leurs subordonnés ce qu’ils doivent faire. » Au contraire, pour Berlan, la liberté s’acquiert en retrouvant son autonomie en reprenant en charge les aspects matériels de nos vies, notamment les revendications d’accès à la terre.

Pour Bertrand Louart, menuisier ébéniste à la coopérative Longo Maï, la recherche d’autonomie suppose de remettre en question la fascination moderne pour les moyens de production industriels et les technologies. Se pose la question cruciale de comment lutter contre un système dont nous sommes matériellement hyper-dépendant ? On peut penser alors aux agriculteurs assujettis au système agro-industriel ou aux ouvriers soumis aux cadences du travail à la chaîne et au geste répétitif, au contraire de l’artisan, du paysan qui sont maîtres de leurs ouvrages, de leur réalisation. L’autonomie suppose ici une réappropriation de la technique pour mieux vivre et reprendre en main nos conditions d’existence.

Genneviève Azam, économiste altermondialiste et militante, s’inscrit dans le courant écofeministe qui relie féminisme, écologie et dé-colonialisme. Elle montre que les tâches de subsistance (réalisées très souvent par les femmes) ont été constamment dévaluées, alors qu’au contraire, s’emparer des charges du quotidien, c’est reconquérir une liberté perdue et lui redonner un contenu politique.

Il existe ainsi une idée très forte dans les milieux écologistes que lorsqu’on parle aujourd’hui, de « cultiver notre autonomie alimentaire ou énergétique », cela signifie que l’on aspire à ne plus dépendre (ou moins) des grandes industries pourvoyant à nos besoins, et donc à reprendre en charge par soi-même ces nécessités.

EC : Au niveau politique, comment se représenter l’autonomie ?

On peut définir une société autonome comme une société dans laquelle chacun peut participer aux affaires publiques et décider des lois au lieu de les recevoir d’un pouvoir extérieur, un comité d’expert ou une assemblée de représentants. Il s’agit donc de se donner à soi même sa propre loi, dans le sens de la démocratie directe.

L’autonomie a fait l’objet de réflexions approfondies chez certains penseurs. On peut prendre quelques exemples. Pour Cornelius Castoriadis, pour qui l’autonomie est centrale dans ses travaux : « Une société autonome est une société qui, consciente de son auto-institution, ne cesse de s’interroger sur le sens de celle-ci et d’en reprendre l’élaboration; une société consciente que le pouvoir ne provient que d’elle même et qui est l’affaire de tous. Le citoyen est à la fois celui qui à la fois peut gouverner et être gouverné. Nous ne pouvons jamais nous dire, une fois pour toutes, que nous sommes autonomes, mais nous avons à l’être. » L’autonomie chez Castoriadis est ainsi un processus interminable, sans cesse questionné, dépourvue de pouvoir transcendant (issu d’un dieu, d’une mythologie, d’une tradition, d’une loi de la nature,…).

Ivan Illich part quant à lui du constat que la société gouvernée par un État administratif et moderne vise à détruire les modes de vies vernaculaires que les individus ont noué entre eux, afin de les rendre dépendants de l’organisation économique et administrative de la société. Les citoyenn.es se retrouvent transformées en simple exécutants, ils ne sont plus des acteurs autonomes et responsables qui participent à la vie publique, mais bien des rouages au service d’une entité et d’un intérêt supérieur : la société moderne et industrielle.

Pour Murray Bookchin, seule une société libre et émancipée peut faire naître un monde écologiquement viable. Il fonde l’écologie sociale, et définit un moyen de parvenir à cette société : le municipalisme libertaire. Il s’agit d’œuvrer à la dissolution des États et des nations pour faire émerger des confédérations de communes. Cela donne la possibilité aux individus de ces communes de pouvoir garder la main sur leur outils, sur leur pouvoir politique et ainsi de protéger leur autonomie.

On peut dégager quelques traits communs à ces approches de l’autonomie :

> Un refus de l’aliénation : Que l’on comprend dans le sens courant du rapport dominants / dominés, de la perte de sens au travail (division du travail, travail à la chaîne…), mais également dans le fait d’être dépossédés de notre capacité politique, que l’on ne puisse plus penser que l’on peut changer les choses.

> Refus dudéterminisme : Refus que l’histoire serait toute tracée ou devrait être déterminée par un pouvoir transcendant extérieur qui viendrait du divin, de la tradition, de la nature…. L’autonomie sociale d’une société est le fait qu’elle soit consciente qu’elle est seule responsable de ses institutions, et peut donc les changer car elle est le fait de sa propre création. A l’opposé, la pensée néolibérale voudrait nous faire croire qu’il n’y aurait pas d’autres possibilités que la poursuite de l’économie de marché qui impliquent des institutions centralisées et autoritaires. L’acronyme TINA (There is no alternative) laisserait entendre que toute sortie du néoliberalisme serait illusoire.

> Refus de la place centrale de l’économie : La notion d’autonomie suppose une économie basée non sur le profit et l’accumulation mais sur les besoins réels. Elle remet à sa place l’économie qui a envahi toutes les sphères de la société à son sens initial (en grec, Oikos : sphère privée, la maison, Oikonomia : « administration de la maison, donc la subsistance).

> Autonomie individuelle et sociale : Une société autonome créé des individus autonomes, qui pensent librement. Les deux vont ensemble car le bien commun ne peut se réaliser si il y a oppression ou domination, si il y a séparation entre dirigeants et dirigés. Une société autonome ne peut être formée que par des individus autonomes. Et des individus autonomes ne peuvent vraiment exister que dans une société autonome.

L’autonomie au sens politique permet une remise en question des cadres et des structures, pas un simple ajustement à l’intérieur du système existant. C’est donc bien en cela que la notion nous parait des plus pertinentes.

EC : Comment l’autonomie se retrouve t’elle concrètement dans les luttes ?

Tvec : La question de l’autonomie à de tout temps été présente au cœur des luttes, même si elle n’est pas forcement revendiquée en tant que telle, ou présente sous des formes inachevées.

Ce fut le cas lors de nombreuses périodes révolutionnaires : comme lors de la Commune de paris, de l’insurrection ukrainienne de Makhno, de la guerre d’Espagne,… Mais également lors des luttes ouvrières et sociales. Prenons l’exemple des conseils ouvriers qui fonctionnent selon les principes de la démocratie directe et rassemblent les travailleurs dans des assemblées de base. Si ces conseils comportent des élus, alors ces assemblées sont mandatées via un mandat impératif, doivent rendre compte de leurs activités devant l’assemblée, et sont révocables à tout moment par l’assemblée. Le mouvement autogestionnaire ouvrier (avec notamment les fortes luttes de réappropriation des usines en Argentine dans les années 90, ou en France avec les LIP ou Fralib), même s’il montre des limites en restant toujours soumis aux lois du marché, montre que l’autogestion est possible. On peut penser aussi au mouvement des Gilets Jaunes où l’autonomie et l’auto-organisation était une donnée centrale (assemblées populaires décisionnaires, rencontres de Commercy, refus de représentants à la tête du mouvement et de la récupération par les partis et syndicats…). Il y a également les mouvements d’occupations où le rôle des assemblées prend une place centrale dans les luttes (Nuit debout en France, Occupy, Tarhir en Egypte, Gezi en Turquie…).

Dans les luttes paysannes, la recherche d’autonomie est une constante à travers le monde et les époques. On le voit historiquement avec la défense des communs, des usages collectifs de la petite paysannerie (mouvement contre les enclosures en Angleterre, Guerre des demoiselles en Ariège…).

D’autres expérimentations actuelles tendent à rompre avec les système en place comme le mouvement des paysans sans terres au Brésil qui compte plus de 350 000 familles se réappropriant les services de base comme l’accès à la terre et l’alimentation, les écoles, le système médical… [voir article sur Michoacan dans ce numéro] D’autres sont en une rupture totale avec l’État comme le mouvement Zapatiste au Mexique où l’éducation, la santé, la place des femmes, l’agriculture et l’horizontalité des prises de décision sont au cœur de leur projet émancipateur.

La question de l’autonomie se retrouve dans de nombreuses luttes actuelles (contre les méga-bassines, l’industrialisation des forêts, l’extractivisme…) où c’est la question de l’accaparement des ressources qui se pose face à la préservation des biens communs (eau, terres agricoles, biodiversité…), et donc de nos possibilités de subsistance.

EC : Quelles perspectives peut offrir la notion d’autonomie ?

Tvec : Comme nous le montre Aurélien Berlan, l’autonomie a été au cœur des conceptions populaires de la liberté, notamment paysannes (en Occident mais également ailleurs), qui associaient la liberté (l’autodétermination) à la capacité à assurer sa subsistance (l’autosuffisance), et donc à l’accès aux ressources, notamment la terre.

Il est donc essentiel d’articuler concrètement autonomie matérielle et politique. On ne pas simplement se contenter de créer une niche matérielle au sein d’un système qui resterait inchangé. Ni non plus mener une lutte abstraite contre le « système » qui entendrait se passer de l’invention de nouvelles formes de vie collective, de regards nouveaux sur nos manières d’exister. D’où l’importance de déployer des alternatives sans cesser de combattre tout ce qui nous oppresse et dépossède.

D’autre part, c’est également une question de confrontation entre des imaginaires opposés : celui qui d’un côté martèle que les individus ne seraient pas capables de se prendre en charge sans une autorité extérieure, que le règne de l’économie et de la croissance infinie serait indépassable. D’un autre, celui d’individus responsables évoluant dans une société capable de s’auto-instituer et de s’auto-limiter, « c’est-à-dire une société sait qu’elle peut tout faire mais qu’elle ne doit pas tout faire », pour reprendre Castoriadis. Mais ce dernier imaginaire doit se construire sur des représentations existantes, avec un ancrage sur le réel. On doit donc chercher les germes déjà existants pour aller vers cet idéal. L’autonomie est une notion transversale qui se déploie dans un ensemble large de nos luttes et alternatives, et peut donc les renforcer. [Fred de Terres Vivantes en Cévennes]

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Épisode cévenol n°45

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