La guerre avant la guerre,

ou inventaire sommaire des champs de bataille préparatoires aux scénarios de puissance et de destruction

1. Comme devient de plus en plus visible la guerre que la rapacité capitaliste commet contre les êtres humains et la nature, cette main de fer, n’ayant plus rien à masquer, joue désormais sans retenue la carte de la surenchère et du chaos.

2. « Il y aura toujours des guerres… » : la bataille sur la « nature humaine », sur l’invariance supposée des pulsions bellicistes “humaines” est l’engagement préalable d’où découle l’acceptation de l’entrée en guerre ouverte. Mais parle-t-on de la même chose ? De quel conflit guerrier s’agit-il ?quoi d’identique entre des combats ritualisés entre guerriers et des bombardements sur des populations civiles, déclenchés maintenant par des opérateurs de missiles et de drones qui ne voient même pas leurs « adversaires »… Opérateurs qui, rentrés le soir chez eux, comme des salariés, peuvent écouter du Mozart !

L’imputation d’une “nature humaine” belliqueuse relève d’une prophétie auto-réalisatrice lourdement martelée, qui aura secrété les conditions de la guerre de tous contre tous par la compétition économique avec son lot de lâcheté, de trahison, de reniement, de résignation produisant en miroir une “nature humaine” adéquate.

« L’homme est un être dont la nature ne se construit que par les liens avec ses semblables.. et avec la nature ? » (R. Garcia), mais voilà que le bellicisme produit une redéfinition de la « nature humaine » instituée belliciste à partir d’inimitié et de défiance généralisées (précarité économique, incertitude, anxiété, insécurité…). L’anxiété crée la cruauté.

Il ne s’agit pas de se défausser sur de fameuses « conditions » qui dénatureraient une “bonne” humanité… C’est plutôt considérer que le conflit sur la “nature humaine” est à l’origine de toutes les inflexions de l’histoire humaine. La “nature humaine”, dont on peut dire à la fois qu’elle n’existe pas et, à la fois, que c’est un champ de bataille, mais là s’y s’est consommée notre défaite : à s’en être trop remis à une évolution historique soi-disant porteuse d’émancipations sans avoir pris soin d’expliciter comment il était possible de faire bouillir les marmites du futur et à partir de quelle éthique (interdépendance, entraide, maintien de la seule propriété d’usage, dégoût de l’argent…).

3. Guerre et accaparement de l’attention (et pas que… budget militaire qui s’accapare les finances publiques et ampute les budgets sociaux). L’objectif stratégique essentiel est de mobiliser attention et énergie pour occulter la guerre sociale de l’avidité financière de la classe dirigeante contre les luttes salariales et écologiques, etc. Risquons une galipette dialectique d’un autre temps mais qui a néanmoins du sens : le spectacle de l’imminence sempiternelle de la guerre renforce la guerre continuelle du spectacle sur les consciences.

Ce qu’il y a de démonstratif dans les conflits « préparatoires » : que les populations entérinent qu’elles n’auront pas voix au chapitre, que tout ça, ça les dépasse, c’est hors d’atteinte… resserrement du pouvoir sur lui-même…

Vanité des commentaires : la stratégie de la guerre, partagée par les pouvoirs en place, est de placer les populations dans l’impuissance… a fortiori s’il n’y a pas à appuyer un camp contre l’autre, et même si c’est d’abord contre « son » camp qu’il faut guerroyer en pensée tout en mettant à distance l’intox du camp adverse d’où là où on vit.

4. Guerre et épuisement du paradigme-toile de fond de la société civile : consommation, sport et divertissement culturel peinent à remplir le vide existentiel, le progrès ramené juste au déferlement technologique ; le symptôme en est la consommation exponentielle de drogues légales ou illicites de toutes sortes… En contrepoint, le chef d’État français ambitionne un « Retour de l’Histoire » avec les menaces bellicistes : repasser aux “choses sérieuses” ?

« L’Histoire revient » autant dire un paradigme qui veut en chasser un autre, celui de la mobilisation à outrance des sociétés contre la possibilité qu’elles entament leur auto-transformation révolutionnaire.

5. La guerre, aboutissement de la relance économique par les commandes d’armement, par les États, puissance économique solvable en dernier ressort (quand les commandes publiques pour le BTP ne suffisent plus).

La guerre, c’est la production d’armement par la subordination du travail salarié.

Le mouvement ouvrier, y compris dans ses radicalités révolutionnaires, déniait l’hypothèse d’un impératif moral à ne pas travailler pour l’armement, au titre de la mise en équivalence de tous les modes d’exploitation de la force de travail. Le matérialisme militant proscrit la retenue morale, alors que la culture prolétaire mettait à l’index ceux qui passaient à l’ennemi (flics, mâtons, militaires de carrière). Comme si le cours inexorable de la pression historique mènerait les individus à reconsidérer le monde à l’endroit.

En attendant des milliers de salariés passent à la production d’armements qui s’envole : par exemple les Fonderies de Bretagne sous-traitantes de Renault ont été rachetées par une firme fabricant des obus à Tarbes, elle-même sortie de la léthargie. Le Berry autour de Bourges et Montluçon voit des milliers de famille dépendre de salaires issus d’usines d’armement. La firme Thalès, spécialisée dans l’électronique pour l’armement entre autres, annonce des recrutements en nombre. En Allemagne, l’industrie automobile en crise se reconvertit dans la production de véhicules militaires. Il y a peu l’usine Renault de Cléon convertit une chaîne de production à la fabrication de moteurs pour drones militaires.

La division du travail est telle qu’un salarié d’un sous-traitant en électronique peut ignorer que la pièce produite s’intégrera à de l’armement du fait des dispositifs à double usage civil et militaire. Inutile de parier que ces armes ne serviront jamais, évidemment.

6. Une fois engagée, la guerre c’est l’apothéose des pouvoirs incontrôlables : comment les populations peuvent-elles avoir accepté d’être gouvernées pour ensuite être prises en otages par les volontés de puissance de leurs dirigeants ? Comment, par paresse et confort, avoir négligé de réfléchir et de mettre en place un auto-gouvernement, avec des verrous institutionnels pour endiguer toute prise de pouvoir ?

7. La guerre (voilée) par procuration avec l’instrumentalisation de soulèvements populaires attendus : l’embargo imposé à certains États par le centre impérial à la fois pénalise leurs populations du fait du renchérissement d’approvisionnements vitaux et à la fois provoque une augmentation de la corruption, tous éléments facteurs déclencheurs de révolte. Nul besoin de créer des noyaux d’agitateurs infiltrés, les puissances assiégeantes instrumentalisent l’alchimie de la révolte populaire pour déstabiliser les États non-amis (Iran, Cuba, etc.), voire exciter les populations (odieusement, Trump et Netanyahou exhortant la population iranienne à braver les mitrailleuses).

7. Le vrai du faux : entremêlement des propagandes symétriques, mais c’est toujours le camp d’en face qui, soi-disant, manifesterait une propagande outrancière la propagande c’est toujours dans le camp d’en face – ou l’Occident se pensant toujours comme victime, obligé (!) à se défendre (discours massif de l’État israélien) ; MAIS l’ennemi de notre ennemi est rarement notre ami (a fortiori si c’est un État).

Poutine s’est enferré dans un calcul stratégique présomptueux face au défi de l’Ukraine et de son histrion Zélensky (ex-batteleur de télé) à la tête d’un appareil d’État corrompu parvenant à tenir tête à la Grande Russie, mère patrie (religiosité de Kiev comme origine de la Russie…) ; pas de quoi, quand même renvoyer dos-à-dos agresseur et agressé… Mais alors de même pour l’Iran et son régime tyrannique attaqués par Israël et USA… ? [Tristan Vebens]

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