Tu n’en reviendras pas vieux joueur de manille
Qu’un obus a coupé par le travers en deux
Pour une fois qu’il avait un jeu du tonnerre
Et toi le tatoué l’ancien légionnaire
Tu survivras longtemps sans visage sans yeuxi
Ceux qui restent, ceux qui reviennent
Ceux qui restent sont à la fois ceux (et surtout celles) qui, à l’arrière du front, au pays, même quand le pays est le front comme à Gaza, doivent trouver les moyens de (sur)vivre en temps de pénuries et de malheurs.
Et puis ceux qui restent sur le champ de bataille, qui manqueront à jamais à leurs proches, à leur lieu de vie, qui laissent des drames et des chagrins, des vies abîmées, des destins abandonnés.
Déjà la pierre pense où votre nom s’inscrit
Déjà vous n’êtes plus qu’un mot d’or sur nos places
Déjà le souvenir de vos amours s’efface
Déjà vous n’êtes plus que pour avoir périii

Tous ces soldats disparus, tous ces combattants revenus, tous ces « civils » marqués par les tragédies, les difficultés à vivre en temps de guerre, portent une souffrance qui ne s’efface pas à la fin du conflit.
« Il buvait beaucoup, faisait la fête, et il était violent, raconte Sylvie, après le retour de Claude, 25 ans de service dans l’armée française. La nuit, c’était l’horreur. » Une fois, lors d’un cauchemar, il essaye de l’étrangler. (Le Monde, octobre 2017)
Une nuit, à Kiev, alors qu’ils dormaient dans le même appartement, Volodymyr a réveillé sa fille vers 5 heures du matin avec un couteau. « Il cherchait des mines… Il disait que la position avait été prise par les Russes, que c’était trop silencieux »,confieSofiya. Lorsqu’il est revenu à lui, il avait tout oublié. « On lui a juste dit qu’il cherchait des mines dans le sol en se moquant un peu. » Pour ne pas le perturber davantage. (Le Monde, décembre 2022)
« La guerre suivra ces gens toute leur vie », explique une soignante de l’un des rares centre ukrainiens où il est possible de réparer, un peu…
Le docteur Denis Mukwege, lui, répare les femmes, au Congo : le viol comme arme de guerre est utilisé partout et, dans de nombreux cas, les victimes, rejetées par leur communauté, n’ont plus aucune perspective de vie. Sans compter les naissances consécutives : 5000 estimées après le génocide au Rwanda.
La guerre suivra ces hommes, ces femmes, ces enfants toute leur vie, et souvent aussi la vie de leurs descendants : la transmission intergénérationnelle du trauma, appelée aussi « traumatisme transgénérationnel », montre que les séquelles psychologiques peuvent se perpétuer à travers les générations. Les enfants de parents ayant vécu des traumatismes liés à la guerre peuvent développer à leur tour des symptômes similaires, alimentant un cycle de souffrance collective qui complique la reconstruction sociale.
Ainsi, de nombreux Rwandais de moins de 30 ans, qui n’ont donc pas vécu directement le génocide, souffrent de séquelles psychologiques qui y sont liées.
Des recherches récentes montrent que des modifications génétiques (pas directement à l’intérieur du génome, mais par l’influence de marqueurs qui modifient l’expression de certains gènes) peuvent être induites par les traumatismes subis, et transmises aux générations suivantes.iii
La guerre génère de la souffrance dans la société, bien au-delà de sa fin. A fortiori quand elle n’est pas reconnue comme telle et ses combattants pas honorés par la société à leur retour. C’est ce qu’ont voulu éclaircir des descendant.es de soldats mobilisés en Algérie lors de la guerre d’indépendance, nommée par l’État français « événements d’Algérie » jusqu’en 1999.
Parmi beaucoup d’autres, un livre de l’historienne Raphaëlle Brancheiv et un documentaire de François Aymév cherchent à libérer la parole d’hommes profondément marqués par cette « sale guerre » qui ne disait pas son nom.
Les violences guerrières laissent des traces bien longtemps après la fin des combats et alimentent tous les ressorts favorables à l’émergence de nouveaux conflits, à l’adhésion des peuples aux guerres futures, à la reproduction non seulement de la force de travail, mais aussi de la force de combat.
C’est exactement ce qui se profile pour les « enfants de Daesh », nés ou emmenés mineurs en Syrie, détenus depuis des années dans des camps de fortune et que la France, en particulier, se refuse à rapatrier et à protéger, sinon au compte-goutte.
Mais, les dégâts à long terme ne portent pas seulement sur la perpétuation de la souffrance et de la violence, ils sont également énormes sur la terre et le vivant, générant là aussi une source de profits pour le capitalisme.

« Ils font un désert et ils appellent cela la paix. » vi
Les chiffres sont vertigineux :
A Gaza, 61 millions de tonnes de décombres, 78 % des bâtiments détruits ou endommagés, la moitié des hôpitaux hors service, et seulement 1,5 % de terres encore cultivables pour deux millions d’habitants. (The Conversation, novembre 2025)
En Ukraine, la rupture du barrage Kakhovka en juin 2023 provoque une gigantesque inondation qui s’étend sur plus de 620 km2, causant d’immenses préjudices aux habitants et à l’environnement. Rien n’est épargné par le déferlement des eaux et des pollutions qu’elles drainent. Des rapports font état de la perte de 11 388 tonnes de poissons, 11 294 hectares de forêt, 5 000 hectares de cultures et l’inondation de 60 509 bâtiments. (Socialter, octobre 2025)
Au Vietnam, près d’un tiers des forêts vietnamiennes ont été détruites, et les Vietnamiens sont devenus les premiers humains à être exposés aussi largement à la dioxine. Des années plus tard, des personnes naissent encore avec des handicaps.
Et tout récemment, on apprend que l’armée israélienne a largué « du glyphosate à haute concentration près de la ligne de démarcation entre le pays du Cèdre et l’Etat hébreu. L’épandage de cet herbicide, menaçant la fertilité des sols, pourrait empêcher le retour de la population dans cette zone. » (Le Monde, février 2026)
Yémen, Soudan, Congo, Syrie, Iran, les déplacements de population, la pollution pétrolière, les mines antipersonnel stérilisent les terres agricoles, détruisent les écosystèmes et empêchent, pour longtemps, les habitants de réhabiter leurs territoires.
Et, partout, les hostilités ne sont pas encore terminées que déjà les rencontres entre entrepreneurs rapaces, « investisseurs » et soi-disant « donateurs » se multiplient jusqu’à l’indécence ultime du honteux projet de Riviera à Gaza. Sur cette terre martyre, l’histoire, la topographie et même le cadastre ont été balayés. Disperser les débris sur toute la bande reviendrait à en élever la surface de 30 centimètres. [Marie Motto-Ros]
Les noms sur la pierre ne peuvent être inscrits,
le souvenir s’efface de celles et ceux qui ont vécu là…
Terres ravagées, mémoires écrasées, avenir dévasté, la guerre n’en finit jamais de faire souffrir les peuples et de nourrir le capital.
i Louis Aragon, « Le roman inachevé », Gallimard, 1956. Mis en chansons par Léo Ferré en 1959
ii idem
iii https://www.nationalgeographic.fr/sciences/biologie-psychologie-epigenetique-expression-genique-les-traumatismes-peuvent-ils-se-transmettre-par-les-genes
iv Raphaelle Branche, Papa, qu’as-tu fait en Algérie ?, enquête sur un silence familial (La Découverte, 2020)
v Papa, t’étais où en Algérie ? documentaire de François Aymé (Fr., 2025, 53 min). www.france.tv
vi Tacite, à propos de la conquête de la Bretagne par les romains